On a beau dire ; on a beau ne pas aimer ses idées, qui, elles, sont vieilles, et n’ont jamais marché ; on a beau les haïr même ; beau ne pas être dupe de la rhétorique du changement, à chaque fois maniée par les candidats successifs, mais rendue redoutablement efficace cette fois par l’audace d’un acteur inattendu ; on a beau craindre le pire pour 2022, et même avant, si la monarchie élective demeure : il y a, sans contredit, quelque chose— et c’est quelqu’un qui n’a pas voté pour lui, mais contre l’autre, qui l’écrit—de réjouissant dans l’élection d’Emmanuel Macron, au-delà du fait que la République soit, bien fragilement, et bien provisoirement, à l’abri des coups du FN.

On parle de sa jeunesse. On a raison : puisqu’il est, désormais, dans les termes de nos institutions, un symbole : celui de l’unité de l’État. La composante gérontocrate de notre oligarchie en prend un coup. Ça fait du bien. Cela aura des effets, espérons-le, au-delà de la sphère politique. Une élection présidentielle est un signal pour la société toute entière. Qui aime se dépasser, qui déteste les castes et les rites de passage, qui veut donner des coups de pied dans les fourmilières, qui s’est choisi pour ennemis celles et ceux ayant pour mot d’ordre « c’est impossible », apprécie forcément cet aspect stimulant de l’épopée. De ce point de vue, on peut penser à Obama, qui lui non plus, en 2008, n’a jamais pensé que c’était impossible. Mais après Obama, il y eut Trump.

On a parlé de sa fraîcheur en politique. On n’a pas tout à fait tort. Quoique ministre et quoique énarque ayant toujours gravité dans les plus hautes sphères, il ne s’est pas aigri dans ces files d’attente de plus en plus longues, dans ces cursus austères où des apparatchiks trépignent en se vidant de leur substance. Les vieux routiers de la politique, dégagés un par un, en prennent sérieusement pour leur grade. Les grands partis entrevoient avec angoisse le panneau de sortie. Espérons qu’ils ne recouvrent pas trop vite leurs forces. Et pourquoi pas, d’ailleurs, jamais ? C’est vrai : les personnalités présentes sur les plateaux de télévision au soir de la victoire n’avaient rien de jeunes premiers. Mais Macron saura peut-être nous surprendre, en tenant sa promesse de renouvellement pour ce qui est de ses ministres, ce qui est loin d’être évident. Mais qui proposerait-il à la place des barons déprimants ? Des technocrates aux mêmes idées que lui ? Surtout, qu’en sera-t-il des candidats aux législatives ? Considère-t-il comme issus de la société civile, dont il annonce qu’elle constituera la moitié des candidats En Marche, des élus locaux, comme l’a annoncé le président de la commission des investitures, Jean-Pierre Delevoye ? Est-ce vraiment cela le changement politique voulu par les Français, qu’ils aient ou non voté Macron ?

Mais au-delà du symbole, important, qu’est-ce que le fonctionnement même de notre démocratie peut attendre de ce jeune Président si laborieusement élu ? La présidentielle consiste toujours en une pratique contradictoire : au nom de la démocratie, on remet l’essentiel des pouvoirs politiques entre deux mains. Ce contraste entre pouvoir de tous et pouvoir d’un seul est d’autant plus grand que le nombre de celles et ceux qui ont consenti à une telle délégation aberrante est faible. Il faudra marteler, dans les semaines qui viennent, combien furent grands, en ce mois de mai 2017, et le vote Front National, et l’abstention, et le vote blanc et nul, et le nombre de celles et ceux ayant voté simplement pour faire barrage au FN. La pompe du pouvoir et les complaisances médiatiques s’y prendront, comme d’habitude, à grands coups de symboles et de flatteries rampantes pour tâcher de faire oublier d’aussi calamiteux débuts. Les opportunistes s’y prendront quant à eux tenteront leurs habituelles manœuvres agaçantes pour faire croire que ce vote contesté serait un vrai vote d’adhésion. Cette fois-ci, ça ne marchera pas. Le barrage républicain a vécu ses derniers instants.

Les Français veulent changer de système. Pas seulement de personnes. La logique électorale voudrait donc que Macron évolue sur la question des institutions et des pratiques, lui qui semblait, dès le départ, s’en tenir à la moralisation de la vie politique et à quelques mesures symboliques : en quoi la limitation à trois mandats législatifs, par exemple, bouleverserait-elle vraiment les choses, dans la mesure où peu de députés réalisent plus de trois mandats successifs ? Le contexte de son élection et l’éviction des vieux partis devraient pourtant l’obliger à réformer en profondeur les institutions.

Il sera d’autant plus contraint de le faire qu’il a été élu sur la foi d’un appel à la transformation radicale. De même que, selon Marx, les propriétaires finissent par être victimes du mouvement d’expropriation qu’ils ont eux-mêmes initiés originellement, de même, Monsieur Macron n’aura pas d’autre choix que de mener jusqu’au bout le mouvement qui l’a porté au pouvoir—et que Jean-Luc Mélenchon a popularisé sous le terme de « dégagisme ». Il ne le fera pas de lui-même. Pas plus que ses élus à l’Assemblée, dont tout laisse à penser qu’ils seront à ses ordres. Ce sera aux citoyens ordinaires et aux forces sociales de s’organiser pour n’avoir plus jamais à avoir à voter sous contrainte.

Pour fêter son étrange victoire, Emmanuel Macron a choisi la grande cour du Louvre. Drôle de symbole en République que le château des rois de France. Un tel choix ne doit rien au hasard, quand on sait qu’Emmanuel Macron, qui souhaite rouvrir les chasses présidentielles, estime que les Français ont plus ou moins confusément la nostalgie de la royauté et la volonté de redupliquer sa figure. Les symboles comptent. « Un lieu parcouru par l ‘histoire », disait-il. A quelques pas de là, le 10 Août 1792, les Parisiens investirent le château des Tuileries, s’emparèrent du roi, et mirent fin à la monarchie.

Matthieu Niango, membre fondateur d’À Nous La Démocratie!

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