« J’ai joué ma vie sur un coup de dés » fait prononcer Shakespeare à Richard III. C’est ce que, nous, Français, faisons tous les 5 ans pour élire un Président. Entre calculs et convictions, contraintes et estimations, ce petit jeu a mené cette fois-ci au second tour deux ennemis déclarés de la classe politique. C’est la principale leçon de ce premier tour, où, jusqu’à la dernière minute, personne n’aura su quels noms sortiraient du chapeau.

La deuxième leçon, les partisans d’Emmanuel Macron feraient bien de l’entendre : si leur champion devient président de la République, une grande partie de ses électeurs aura voté pour lui avec sur la tempe la menace du Front National—une menace qui, en 2002, avait tétanisé y compris les vainqueurs du premier tour et mené des millions de personnes dans la rue. Le contraste entre la gravité du discours de Jacques Chirac et les paroles légères, comme adressées à sa bande de copains, prononcées par Emmanuel Macron avant sa fête à La Rotonde n’a pas de quoi réjouir. On craint, à juste titre, dans deux semaines, des larmes de joie rendues indécentes par le péril du FN et l’absence de choix pour le plus grand nombre d’entre nous.

S’est donc imposée le 23 avril la volonté d’en finir avec la classe politique, et ce dans deux versions bien différentes. Celle de Le Pen est connue : avec l’autoritarisme, le racisme, l’antisémitisme ou la xénophobie, elle constitue le fonds du fascisme qui réclame l’unité d’un peuple homogène sous la férule d’un chef. Le cas Macron est plus singulier : accompagné par des vieux de la vieille, comme Gérard Collomb, François Bayrou ou Manuel Valls, porté par des apparatchiks pur jus, comme Myriam El Khomri ou Richard Ferrand, loué par les éternels sponsors des libéraux bon chic bon genre, comme Pierre Bergé, Alain Minc ou Jacques Attali, Macron est pourtant passé maître dans ce qu’on pourrait appeler le style antisystème.

Emmanuel Macron a la réputation, manifestement pas volée, de comprendre ce que veut son interlocuteur et de le lui servir en paroles. En l’occurrence, s’il gagne le 7 mai prochain, son coup de génie aura été d’avoir compris le ras-le-bol d’une grande partie des Français et d’avoir su le satisfaire sur le plan symbolique : jeune, inconnu il y a trois ans, jamais élu, riche banquier, ses discours sonnent comme des odes à une ère de nouveauté dont l’orateur peut passer pour le prophète inspiré. Face à cette promesse de changement radical, qui laisse plus que sceptique quand on voit qui entoure celui qui la formule, les détails du programme importent peu à ses soutiens les plus fervents, dont beaucoup semblent faire à ses côtés leurs premiers pas dans l’engagement.

Pourtant, qu’on jette un œil sur ce programme, et notamment sur ses aspects institutionnels : rien, si ce n’est la vague annonce d’une grande loi sur la moralisation de la vie publique et quelques ripolinages techniques, ne vient confirmer ce que les paroles du leader d’En Marche font briller dans l’imagination de celles et ceux qui veulent y croire. Sans transformations législatives relatives à la vie politique, comment inscrire dans le temps le changement de personnels politiques et la fin de l’oligarchie ? Monsieur Macron espère que les Français lui donneront une majorité – c’est-à-dire que, par leur vote pour ses candidats aux législatives, ils aboliront une énième fois le principe de séparation des pouvoirs et feront du Parlement la chambre d’enregistrement de la volonté d’un seul. Il a également annoncé vouloir gouverner par ordonnances, c’est-à-dire sans passer par l’Assemblée Nationale, après avoir obtenu de celle-ci la possibilité de le faire. Ce sera donc cela, le renouvellement appelé des vœux des uns et des autres ?

Désormais élevé au rang de dernier rempart contre le fascisme par un système manifestement dysfonctionnant, se voyant demain remis l’essentiel des pouvoirs alors qu’au premier tour, il a obtenu un petit quart des suffrages exprimés les Français, au coude à coude avec trois autres concurrents, Emmanuel Macron entend pourtant décider seul de ce qui est bon pour tous. Quand bien même il réussirait à gouverner la France dans le moment difficile qu’elle traverse, qu’en serait-il demain ? Va-t-on attendre que Marine Le Pen, si proche du pouvoir, l’emporte pour nous mobiliser et changer les institutions et la culture démocratiques de notre pays ?

Les élections législatives des 11 et 18 juin nous donnent la possibilité d’agir avant—si le malheur, c’est-à-dire le hasard des urnes et des calculs, ne nous a pas frappés d’ici là.

Refusons à Emmanuel Macron les pleins pouvoirs que lui donnerait une Assemblée législative où son mouvement possèderait la majorité absolue !
Forçons le changement annoncé !
Que les citoyens libres élisent une Assemblée de transformation et de réel contrôle !
Elle seule sera le vrai barrage contre l’arbitraire et les préjugés d’un seul homme, projeté sur le devant de la scène par des circonstances chaotiques.

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