Grand vainqueur de l’élection présidentielle brésilienne, Jair Bolsonaro fait planer une lourde menace sur l’Amazonie et les droits des Amérindiens. Malgré un programme qui reste flou en matière de politique environnementale, les déclarations distillées au cours de la campagne électorale par le candidat populiste de l’extrême-droite sont pour le moins préoccupantes : suppression du ministère de l’Environnement dont les prérogatives passeraient sous la tutelle de celui de l’Agriculture, démantèlement des dispositifs institutionnels et juridiques destinés à protéger la biodiversité dans le cadre des Unités de conservation et des aires protégées, remise à l’ordre du jour de la réalisation de grands projets d’infrastructures dans les territoires amazoniens (barrages et centrales hydroélectriques, aéroports, ports, autoroutes, etc.). Enfin, Jair Bolsonaro s’est prononcé en faveur du retrait de l’Accord de Paris sur le climat signé en décembre 2015. De quoi mettre sérieusement en péril l’engagement international du Brésil à lutter contre le réchauffement climatique.

Dans un contexte de crise politique et économique qui dure depuis 2008, le programme de Jair Bolsonaro vise à remettre le Brésil sur le « chemin de la prospérité ». En cherchant à accroître la production de soja (transgénique) et l’élevage bovin destinés principalement à l’export, le nouveau président place les territoires amazoniens au cœur des dynamiques globales contemporaines du capitalisme agraire et des intérêts de l’agrobusiness. Soutenu par les grands propriétaires ruraux et l’obédience la plus conservatrice de la société brésilienne, Jair Bolsonaro s’inscrit dans une forme de continuité vis-à-vis du gouvernement néolibéral de Michel Temer. La destitution de Dilma Rousseff (Parti des travailleurs) en 2016 s’est accompagnée d’un retour en force des conservateurs et du bloc ruraliste au Parlement, marquant une inflexion décisive dans la gestion publique environnementale menée au niveau fédéral depuis la transition démocratique. En inscrivant pour la première fois la protection de l’environnement dans les attributions de l’Etat brésilien, la Constitution de 1988 reconnaissait également l’existence d’un Brésil multiculturel (Boyer, 2010). Portée par un esprit de réconciliation nationale et souhaitant réparer la dépossession territoriale subie depuis la colonisation portugaise, la nouvelle loi fondamentale octroyait alors des droits fonciers inédits aux Amérindiens (Le Tourneau, 2017). Concomitante d’un processus de résurgence identitaire amorcé dans les années 1980, s’engage une vaste entreprise de reconnaissance de « territoires indigènes » par l’Etat brésilien. Les territoires exclusivement réservés aux populations amérindiennes représentent aujourd’hui environ 116 millions d’hectares, soit 13,7% de la superficie totale du pays (Le Tourneau, 2017). Les chiffres du dernier recensement réalisé en 2010 font cependant apparaître la population amérindienne comme étant ultra-minoritaire avec seulement 896 900 d’individus, soit 0,4% de la population totale du Brésil, répartie en 252 ethnies (Le Tourneau, 2014). Face à l’accélération de la dynamique pionnière dans l’Amazonie, les Amérindiens voient leurs droits juridiques et leur patrimoine foncier subir d’importantes régressions depuis une dizaine d’années.

L’arrivée au pouvoir de l’ex-militaire Jair Bolsonaro, ouvertement raciste, risque bien d’accélérer le démantèlement des cadres institutionnels et légaux qui ont permis jusqu’à présent de protéger la biodiversité amazonienne et les territoires amérindiens d’une surexploitation de leurs ressources. C’est bien le cadre démocratique et l’ouverture au pluralisme social (le fait de reconnaître que la société est composées d’acteurs socialement et culturellement différenciés par le biais de droits identitaires) qui risquent par conséquent d’être gravement remis en cause. Pour saisir les enjeux écologiques, politiques et sociaux qui se jouent à l’heure actuelle dans les confins amazoniens, il semble auparavant important de revenir sur la construction historique de l’Amazonie brésilienne et de ses modèles de développement, fondés sur l’exploitation optimale des ressources naturelles.

L’Amazonie brésilienne : territoires amérindiens et dynamique pionnière

Par son éloignement et l’importance de sa couverture végétale, l’Amazonie est longtemps restée terra incognita aux yeux du pouvoir politique, impérial d’abord, puis républicain. Durant la période coloniale, ce sont les missionnaires catholiques, jésuites en particulier, qui les premiers s’aventurent dans ces espaces du lointain. Les missions religieuses ont constitué une forme de pénétration et d’occupation (quoique très partielle) des territoires amazoniens sur la base de mécanismes de contrôle spirituel, temporel et culturel des populations amérindiennes sylvicoles, alors considérées comme « sauvages » puisque païennes.

L’occupation et le développement économique de l’Amazonie ont suivi (et suivent encore) des cycles liés à l’exploitation d’une ou plusieurs ressources de la forêt (terres, eau, bois, minerais, etc.,). Dès la conquête au XVIème siècle, le manque cruel de main d’œuvre (du fait du choc épidémiologique et des mauvais traitements) pourtant indispensable à la fabrication des produits prisés par la métropole portugaise (cacao, sucre, drogues du sertão (résines aromatiques, plantes médicinales, etc.)) ouvre très vite la possibilité de réduire en esclavage les habitants amérindiens, lesquels sont chassés et placés en captivité au profit des planteurs et commerçants portugais. La main d’œuvre amérindienne est cependant peu à peu délaissée dans les plantations sucrières au profit des esclaves africains. Bien qu’une loi datant de 1755 accorde aux Amérindiens les mêmes droits qu’aux citoyens portugais, des formes de travail forcé se poursuivent, en particulier dans l’Amazonie dont l’économie repose sur les collectes forestières (Le Tourneau, 2017). L’indépendance du Brésil en 1822 change peu la situation des Amérindiens. Dès le milieu du XIXème siècle, le boom du caoutchouc lié à l’essor de l’industrie automobile vient malgré tout bouleverser la place et l’économie des territoires amazoniens en les propulsant dans les circuits du capitalisme international. En 1907, l’Amazonie brésilienne fournit ainsi 31 000 tonnes de caoutchouc annuel, soit 50% de la production mondiale, l’autre moitié étant assurée par le Pérou (Coic, 2000). Entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle, ce sont quinze groupes ethniques qui disparaissent du bassin amazonien sous l’effet conjugué des ravages épidémiologiques et du mode d’exploitation prédateur de l’industrie cauchera, laquelle repose sur une concentration des terres et de la main d’œuvre amérindienne (Droulers, 2004). Le positivisme comtien, la racisme scientiste, puis les théories du darwinisme social fournissent les soubassements idéologiques à l’offensive colonisatrice de l’Etat brésilien et des acteurs privés (i.e., les élites blanches latifundiaires) sur les territoires amérindiens.

Alors que la construction étatique et nationale demeure un processus inachevé au début du XXème siècle, le régime de l’Estado Novo instauré en 1937 par le leader populiste et d’inspiration fasciste Getúlio Vargas (1930-1945) constitue un moment stratégique dans la formulation d’une identité brésilienne revendiquant un héritage amérindien. La vigueur physique, la vaillance, la connaissance étroite de la Nature contribuent à forger la représentation d’un indien idéalisé, autorisé de façon symbolique au sein du récit national (Le Tourneau, 2017). Révélatrice des divers courants indigénistes qui circulent au sein des cercles intellectuels et politiques latino-américains du début du XXème siècle, la Constitution de 1934 est la première de l’histoire du Brésil contemporain à reconnaître l’existence officielle de territoires amérindiens. La loi va jusqu’à permettre à certains groupes ethniques de posséder collectivement des terres qui leurs sont réservées et déclarées incessibles. La même année, le régime vargiste décrète le 19 avril officiellement « Jour de l’Indien ». En puisant leur inspiration dans les performances agro-industrielles des nations dites civilisées d’Europe occidentale et des Etats-Unis, les élites dirigeantes brésiliennes identifient néanmoins le progrès à l’émergence d’un travailleur rural « moderne », autrement dit, à la dés-indianisation ou blanchiment du Brésil (Garfield, 2000). Ce double projet de modernisation économique et de transformation socio-culturelle se renforce au cours de la période « développementiste » qu’inaugure l’après-Seconde Guerre mondiale. Alors que l’Amérique latine se trouve bientôt prise dans les logiques d’affrontement de la Guerre Froide, la conjoncture, également secouée par l’onde de choc provoquée par la Révolution cubaine en 1959, apparaît décisive pour l’émergence d’un nationalisme prônant la sécurité, le contrôle géopolitique du territoire et l’industrialisation par substitution des importations. Dans ce contexte, les terres amazoniennes acquièrent une dimension stratégique inédite tant pour le développement économique que pour la sécurité nationale. Emblématique de l’idéologie développementiste, le régime de Juscelino Kubitschek (1956-1961) inaugure en 1960 la capitale Brasilia, symbole d’un idéal de modernité orchestrée par la puissance étatique et sa prétention à exercer pleinement une souveraineté territoriale née au début de l’ère républicaine.

Le programme d’intégration territoriale de Kubitschek fut poursuivi par le régime des militaires entre 1964 et 1985, période durant laquelle s’ouvrent en Amazonie les routes Transamazonienne ainsi que de grands projets de colonisation agricole et d’exploitation minière qui impactèrent fortement les communautés amérindiennes. Le régime militaire hésite peu à recourir aux déplacements forcés des natifs amazoniens, voire à se livrer à de violentes campagnes de répression (contre les Waimiri-Atroari en Amazonas par exemple). De façon assez paradoxale pourtant, la Constitution de 1967 conserve le principe de territoires réservés aux Amérindiens. Quelques vastes espaces naturels sont concédés comme le « Parc Indigène Tumucumaque », situé à la frontière avec le Surinam. Le statut de l’indien promulgué en 1973 résume à lui seul ces contradictions. En dépit d’une philosophie nettement assimilationniste, il n’en contribue pas moins à construire les droits amérindiens et à affirmer une responsabilité étatique vis-à-vis de la gestion institutionnelle de l’ethnicité.

En 1985, le retour à la démocratie marque une étape supplémentaire du renforcement des attributions de l’Etat brésilien en matière environnementale et de reconnaissance de la diversité ethnique et culturelle brésilienne. Pour la première fois, la Constitution de 1988 mentionne la protection de l’environnement. Elle fait aussi « entrer le pays dans la voie du multiculturalisme » en affirmant le droit des peuples amérindiens à préserver leurs cultures et leurs modes de vie, tout en leur concédant de nouveaux droits fonciers (Boyer, 2010). Ces derniers consistent en un usufruit exclusif, permanent, collectif et incessible des ressources du sol et de l’environnement des territoires qui leurs sont réservés* (Le Tourneau, 2017). Durant la décennie 1990 et le début des années 2000, ce changement d’orientation politique s’illustre à travers un vaste mouvement de reconnaissance des « terres indigènes », concentrées principalement en Amazonie, mené sous l’égide du ministère de la Justice et de la Fondation Nationale de l’Indien (FUNAI). Ces attributions territoriales coïncident avec l’essor des mouvements indianistes à caractère identitaire et porteurs de revendications à la fois égalitaires et écologiques. L’élaboration de l’image de l’indien associée à la Nature et à la lutte contre la déforestation s’est révélée décisive pour unifier le mouvement amérindien brésilien et en assurer la visibilité internationale grâce au soutien de la société civile, d’anthropologues et de nombreuses ONG. L’appui du chanteur Sting à la lutte menée par la tribu Kayapo contre le barrage de Belo Monte en 1989 reste sans nul doute l’un de ses épisodes les plus médiatisés. La Convention 169 de l’OIT relative aux peuples indigènes et tribaux fut promulguée cette même année.

Au cours de la décennie 1990, le renforcement des logiques post-territoriales et la dérégulation néolibérale vont néanmoins peu à peu s’imposer dans les agendas politiques des gouvernements successifs. Cette évolution s’illustre notamment dans le fait que les investissements privés (nationaux et/ou étrangers) sont parvenus à modeler le territoire amazonien autour des grandes filières agricoles (viande, soja, cacao, sucre, etc.). Les territoires amérindiens, riches en ressources naturelles, tant en termes de biodiversité qu’en matières minérales et réserves d’eau douce, font aujourd’hui l’objet de toutes les convoitises de la part des propriétaires ruraux, des exploitants forestiers et des entreprises minières.

Contradictions et avancées du PT en matière de politique environnementale

L’élection de « Lula » en 2002 et l’accession du PT au pouvoir ont signifié le retour d’une politique d’Etat développementiste, conçue comme étant un vecteur de réformes redistributives et de lutte contre la pauvreté. A l’instar d’autres gouvernements « progressistes » (comprendre « de gauche ») de la région, les ambigüités voire les contradictions du président Lula en matière d’environnement illustrent les difficultés à assurer une « croissance inclusive » et préserver l’attractivité du pays pour les investisseurs, tout en garantissant une gestion écologique du territoire et des ressources naturelles dont l’exploitation optimale fonde le développement économique (Coutrot, 2009 ; Bos et Lavrard-Meyer, 2015). Dès le premier mandat de Lula, on assiste au ralentissement du processus de reconnaissance des territoires amérindiens. Avec le lancement du PAC (Plan d’Accélération de la Croissance) durant son second mandat, le leader du PT affiche ses ambitions économiques. Une série d’investissements et de partenariats publics-privés à hauteur de 260 milliards de dollars sont ainsi destinés à financer un vaste programme d’infrastructures et d’équipements sur l’ensemble du territoire brésilien. Objet de vives controverses dès la signature du contrat de concession en 2010, le barrage géant de Belo Monte sur les rives du fleuve Xingu situé au cœur de l’Amazonie profonde (nord), vient consommer la rupture entre le lulisme et les communautés amérindiennes. Minoritaire au Parlement, la coalition du PT avec des représentants des grands propriétaires ruraux pousse le président Lula à s’engager dans la voie d’une libéralisation du marché agricole conforme aux intérêts du lobby agroalimentaire. Conséquence : alors que la déforestation avait diminué sous l’effet des réformes engagées par Marina Silva à la tête du ministère de l’Environnement*, son rythme repart à la hausse dès 2007.

La même année fut promulguée la « Politique Nationale de Gestion Environnementale des Terres Amérindiennes » (Política nacional de gestaoo ambiental das terras indígenas) par laquelle le gouvernement érige les territoires amérindiens en Unités de conservation. La mesure s’intègre dans l’arsenal légal et de nouveaux outils œuvrant à consolider la gestion publique environnementale et à promouvoir des politiques durables. Le Programme National de Conservation de la Biodiversité de 2002, puis le Plan Stratégique National des Aires Protégées (PNAP) en 2006 reflètent l’orientation politique générale en faveur de la protection de la biodiversité adoptée au niveau fédéral. Le gouvernement a également apporté son soutien à plusieurs institutions scientifiques dont l’ICMBio (Institut Chico Mendes de Conservation et de Biodiversité), permettant des avancées notables dans l’observation de la faune et de la flore amazonienne. Cette orientation se retrouve dans la diplomatie brésilienne des vingt dernières années. Le Brésil s’est imposé comme un acteur incontournable des négociations internationales sur le climat et le développement durable. Le Brésil étant le quatrième pays émetteur de gaz à effet de serre, principalement à cause de la déforestation, les gouvernements de Lula et de Dilma Rousseff se sont engagés à lutter contre le réchauffement climatique, ratifiant plusieurs conventions et accords internationaux, dont celui de Paris en 2015 (Aparecida de Mello-Théry, 2017).

L’inflexion des conservateurs et la menace bolsonariste

Depuis la destitution de Dilma Rousseff en 2016 et son remplacement par Michel Temer, la question environnementale a sérieusement souffert de l’instabilité politique et économique. Le retour en force du bloc ruraliste au Parlement s’est illustré par une série de lois et de dispositifs ayant pour but de démanteler les nombreuses avancées institutionnelles et juridiques relatives à la protection environnementale. Les Unités de conservation tout comme le patrimoine foncier amérindiens font désormais l’objet d’importantes régressions. Les coupes budgétaires de 2017 ont affecté en profondeur la capacité de la puissance publique à maintenir la surveillance systématique des aires protégées. En charge de l’identification et de la délimitation des territoires amérindiens, la FUNAI a vu son budget amputé de 51% et ses effectifs considérablement réduits. Dans un contexte qui est celui d’une augmentation des prix de la viande bovine et du soja, la déforestation s’est accélérée depuis 2016 (+29% par rapport à 2015). En 2012 déjà, les attaques portées à l’encontre du Code Forestier par les conservateurs avaient ouvert la voie vers une plus grande libéralisation du marché des terres amazoniennes tout en facilitant l’obtention des autorisations environnementales préalables à tout projet d’investissement agricole ou minier. L’extension du marché des matières premières et les effets de la globalisation sur la valorisation de la terre affectent aujourd’hui des territoires de plus en plus reculés et qui se trouvent occupés par des populations amérindiennes dont l’ouverture de nouveaux fronts de colonisation vient accentuer la vulnérabilité (Bellier, 2014, 11).

Confrontées aux dynamiques d’étalement agricole et de spéculation foncière, les populations amérindiennes se mobilisent. Sous la bannière de Terra Livre, 3000 indiens ont ainsi manifesté à Brasilia au mois d’avril dernier, exigeant du gouvernement l’arrêt de sa politique destructrice. Il s’agit de la plus importante mobilisation amérindienne jamais enregistrée depuis trois décennies. Toutefois, face aux graves conséquences sociales de la crise économique, aux scandales de corruption à répétition et aux problèmes d’insécurité, les minorités amérindiennes peinent à faire entendre leur voix. Les invasions illégales de leurs territoires et les phénomènes d’accaparement de terres se multiplient, engendrant nombre de situations conflictuelles. Ce climat de grande violence puise en partie sa légitimité dans la représentation racialisée du territoire brésilien et le racisme dont font preuve les élites dirigeantes traditionnelles à l’égard des minorités amérindiennes en les accusant de bloquer le développement économique du Brésil. Dans un discours prononcé l’an dernier, Jair Bolsonaro était on ne peut plus clair : « Les minorités doivent se plier à la majorité […]. Les minorités [devraient] s’adapter ou simplement disparaître. » (Maisonnave, 2018). Dans un pays où la « démocratie raciale » célébrant le métissage de l’identité brésilienne demeure un mythe fondateur élaboré par Gilberto Freyre (1900-1987) et d’autres intellectuels durant la décennie 1930, le discours de Bolsonaro rappelle que la construction historique de l’Etat-nation brésilien reste en profondeur façonnée par des idées racialisées à l’égard du territoire et de ses différents habitants, lesquelles se concrétisent dans un racisme structurant à l’origine de la persistance d’inégalités sociales et de formes quotidiennes de violence. Dernier exemple en date : le 30 avril 2017, 200 fermiers ont attaqué à la machette des membres de la communauté Gamela dans l’Etat du Maranhao. A en croire l’ONG Global Witness, le Brésil occupe la première position des pays les plus dangereux pour les militants environnementaux. Entre 2010 et 2015, le bilan fait état de 207 morts, dont 50 rien que pour l’année 2015. La majorité d’entre eux étaient Amérindiens (Massiot, 2017). Les sympathisants bolsonaristes comptent parmi les conservateurs les plus radicaux, proches de l’idéologie de la dictature militaire. Ces derniers voient dans les territoires amérindiens la marque d’un abandon de la souveraineté étatique et un risque de sécession (Le Tourneau, 2017). Aussi peut-on craindre à l’avenir une accélération du démantèlement des droits fonciers amérindiens. Une aggravation des relations de domination classe / race héritées de l’époque coloniale pourrait également se refléter dans les pratiques d’un Etat empreint de logiques socio-raciales discriminatoires et probablement bientôt replacé entre les mains des militaires. Enfin, le risque est grand de voir ces tenants de la suprématie raciale annihiler le cadre démocratique qui a permis l’ouverture au multiculturalisme et la reconnaissance de droits identitaires aux minorités amérindiennes et afro-brésiliennes.

Du point de vue écologique, si les territoires amérindiens placés sous le statut d’Unités de conservation pouvait demain faire l’objet de concessions et d’exploitations minières, ce sont plus d’un million de kilomètres carrés d’espaces naturels protégés qui seraient menacés (Le Tourneau, 2017). Inutile de préciser l’ampleur de la catastrophe en termes de destruction de la biodiversité, de surexploitation des matières premières naturelles et de lutte contre le changement climatique. La politique environnementale de Bolsonaro (ou plutôt son absence) pourrait bien signifier une rupture majeure d’avec les politiques de biodiversité et de climat qui ont été menées au cours des dernières décennies et réaffirmées à plusieurs reprises par la diplomatie brésilienne sur la scène internationale. En choisissant de retirer le Brésil de l’Accord de Paris et de s’aligner sur les Etats-Unis de Donald Trump dont il partage le climato-scepticisme, Jair Bolsonaro remettrait en effet sérieusement en question le multilatéralisme pourtant indispensable à l’émergence d’une véritable gouvernance climatique internationale.

Notes 

* Le territoire en lui-même demeure toutefois propriété de l’Etat fédéral, qui conserve le droit d’exploitation du sous-sol.
** Marina Silva démissionne en mai 2008.

Références

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Bellier I., (dir.), Terres, territoires, ressources. Politiques, pratiques et droits des peuples autochtones, Paris, L’Harmattan, SOGIP, Collection Horizons Autochtones, 2014.

Bonaudo T., La gestion environnementale sur un front pionnier amazonien, thèse de doctorat, Institut National Agronomique Paris-Grignon et Centre du Développement Durable de l’Université de Brasilia, Paris, 2005.

Bos V., Lavrard-Meyer C., « Néo-extractivisme” minier et question sociale au Pérou », Cahier des Amériques Latines [en ligne], n°78, 2015. Mis en ligne le 13 janvier 2016. URL : http:// cal.revues.org/3501 ; DOI : 10.4000/cal.3501.

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Coic A, « La grande aventure du caoutchouc en Amazonie. Bois et forêts des tropiques », A travers le monde, n°264 (2), 2000, pp. 61-66.

Coutrot T., « Lula, le social et l’écologie », Mouvements [en ligne], 2009/4, n°60, pp. 138-144. Consulté le 2 novembre 2018, URL : https://www.cairn.info/revue-mouvements-2009-4-page-138.html.

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Maisonnave F., « Au Brésil, le nouveau président Bolsonaro est une menace pour l’Amazonie et les peuples autochtones », Climate Home News, trad. Lorène Lavocat pour Reporterre [en ligne], 29 octobre 2018. URL: https://reporterre.net/Au-Bresil-le-nouveau-president-Bolsonaro-est-une-menace-pour-l-Amazonie-et-les.

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