Dans La haine de la démocratie (La Fabrique éditions, 2005), Jacques Rancière explique de façon très claire la manière dont les manifestations démocratiques sont rejetées hors de la sphère publique par l’oligarchie, et les stratégies que cette dernière déploie pour maintenir sa domination. C’est en mettant ce fonctionnement en lumière qu’on peut faire accéder chaque citoyen à la prise de conscience de la lutte qui l’attend : le combat démocratique est une perpétuelle reconquête, qu’il s’agit de remettre quotidiennement à l’ordre du jour.

La critique de la démocratie repose depuis la Grèce antique sur la défense du gouvernement des meilleurs et de l’ordre propriétaire. C’est ainsi par exemple que la Révolution française, après Thermidor, accouche d’une république bourgeoise dont les représentants sont élus au suffrage censitaire. Boissy d’Anglas déclare d’ailleurs à ce sujet qu’« un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social ; celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature[1] ». La démocratie serait donc l’équivalent dans l’ordre politique du chaos dans l’ordre naturel. Pour autant, la critique de la démocratie reste essentiellement institutionnelle : suivant Platon, les partisans d’un régime aristocratique considèrent qu’elle mène à l’anarchie, et qu’il convient de la brider le plus possible dans l’élaboration des constitutions. Cependant, dans son ouvrage intitulé La haine de la démocratie, Jacques Rancière note que, de nos jours, la critique de la démocratie s’est déplacée de la sphère institutionnelle à la sphère morale : la démocratie est désormais vue comme une catastrophe civilisationnelle.

Quand et comment est-on passé, progressivement, de la critique institutionnelle à la critique morale ? La transition a commencé à la fin de la guerre froide, lorsque le concept de totalitarisme est devenu inutile. A ce moment-là, les traits définitoires de ce concept sont venus insidieusement se recomposer dans le terme ambigu de « démocratie ». On distingue alors une « bonne » démocratie, celle des droits de l’homme, et une « mauvaise » démocratie qui repose sur la tyrannie du collectif, et que l’on rapproche du totalitarisme. Pour autant, Rancière note que cette critique en cache une autre : celle de l’ « homme démocratique » qui place les droits des individus au centre de tout, incarné aujourd’hui dans la figure du consommateur avide tourné vers la satisfaction de ses plaisirs égoïstes. La démocratie, ainsi définie, n’est plus une forme de gouvernement, elle est réduite à un état de société.

Rancière s’interroge alors sur l’origine de ce « crime démocratique ». Il s’agit, au départ, d’un crime politique : l’organisation d’une communauté humaine sans lien avec Dieu. Comment combler cette absence d’instance transcendante ? Le tirage au sort des gouvernants est une solution : on s’en remet au hasard. Or, ceux qui se sentent, par leur naissance, leur ancienneté ou leur science, les plus aptes à gouverner ne peuvent accepter ce règne du hasard. Cela explique que, dans nos sociétés modernes, le tirage au sort fasse l’objet d’un « formidable travail d’oubli », alors même qu’il est le seul remède à un mal plus grave que le gouvernement des incompétents potentiellement tirés au sort : le gouvernement de ceux qui ne se sentent légitimes à gouverner que parce qu’ils le veulent. Dans cette perspective, la démocratie est le pouvoir de n’importe qui.

Mais il n’a jamais existé à proprement parler de gouvernement démocratique de cette sorte. Les sociétés sont toujours réglées sur le jeu des oligarchies. Ce que nous appelons « démocratie » désigne le système représentatif, qui est en fait une forme oligarchique : l’élection n’exprime rien d’autre que le consentement que les élites demandent, pour exercer au nom du peuple le pouvoir qu’elles doivent bien lui reconnaître pour se réclamer de la démocratie, mais que le peuple ne saurait exercer sans ruiner le principe même de ce gouvernement. Le système parlementaire est né de l’oligarchie, il a été conquis peu à peu par le combat démocratique mais ensuite perpétuellement reconquis par l’oligarchie qui propose ses candidats et son programme au corps électoral. Dans un tel système, l’oligarchie, pour exercer sa domination en paix, se voit contrainte de rétrécir au maximum la sphère publique et de rejeter du côté du privé les acteurs non étatiques. Dans ces circonstances, la démocratie n’est pas une forme de gouvernement, ni même une forme de société, elle est un processus, le mouvement par lequel on tâche d’élargir cette sphère publique sans cesse rétrécie par l’oligarchie. Ce processus nécessite deux conditions : que les êtres vus comme inférieurs (salariés, femmes…) accèdent au statut de sujets politiques ; et que certains espaces ou institutions considérés comme privés acquièrent un caractère public. Il devient ainsi possible d’arracher aux intérêts privés certaines questions comme les salaires, les conditions de travail, le système de santé ou de retraite, et d’en faire des affaires publiques. Ce processus démocratique s’inscrit dans un rapport de force, c’est « le mouvement qui déplace sans cesse les limites du public et du privé, du politique et du social ». C’est là que s’opposent l’idéologie républicaine et le mouvement démocratique : l’idéologie républicaine défend l’élite au nom du contrôle de l’excès démocratique, ce qui la conduit à haïr l’égalité. Le problème, c’est que cette haine de l’égalité conduit à soutenir les décisions des gouvernements quand bien même elles cautionnent ou renforcent l’effacement du politique derrière l’illimitation mondiale du capital. On a beau jeu, alors, d’accuser les appétits déréglés des individus démocratiques de l’illimitation des richesses et, partant, de la destruction de l’humanité !

Dans ces conditions, notre système représentatif n’a rien de démocratique. Pour qu’il puisse se revendiquer d’un minimum de démocratie, il faudrait qu’il soit encadré par un certain nombre de règles : des mandats courts, non cumulables, non renouvelables ; le monopole des représentants du peuple sur l’élaboration des lois ; l’interdiction aux fonctionnaires de l’Etat d’être représentants du peuple ; la réduction drastique des campagnes et le contrôle de l’ingérence des puissances économiques dans les processus électoraux.

Or, c’est tout le contraire que l’on observe : les élus enchaînent les mandats, les cumulent, se font réélire grâce au clientélisme local ; le gouvernement est à l’initiative de la plupart des lois ; les représentants du peuple sont issus majoritairement de l’ENA ; les partis politiques sont financés par la fraude sur les marchés publics ; enfin les patrons des grands médias privés s’emparent des médias publics. La chose publique est donc accaparée par l’alliance de l’oligarchie économique et de l’oligarchie étatique.

Certes, ce système conserve les apparences de la démocratie : les élections sont libres, le principe de l’alternance satisfait le goût démocratique du changement… mais en réalité, cette alternance masque la reproduction du même personnel politique sous des étiquettes distinctes, mais interchangeables, derrière lesquelles se dissimule de plus en plus mal une culture du consensus. Il paraît donc inévitable que l’homme démocratique, renvoyé vers ses passions privées, se désintéresse de la chose publique en s’abstenant de voter, ou se retourne vers ses intérêts corporatistes en votant pour des partis contestataires. On n’a de cesse de s’inquiéter de ce phénomène, mais, nous dit Rancière, plutôt que de voir abstention et vote contestataire comme des caprices, il faudrait les prendre pour ce qu’ils sont, à savoir le refus de choisir entre des oligarques substituables, et le refus d’une prétendue nécessité économique mondiale dont se prévalent ces oligarques pour remettre en cause des acquis sociaux.

Toutefois l’oligarchie a développé des éléments de langage efficaces pour masquer le véritable problème : sous le nom de populisme, on range toutes les formes de contestation du consensus dominant, c’est-à-dire, en définitive, toutes les manifestations de la démocratie. Le rejet de la mondialisation est un exemple de contestation de ce consensus dominant. La mondialisation est présentée par les oligarques soit comme une loi historique inéluctable (c’est le discours du parti socialiste, qui ne semble pas gêné par le fait que la révolution socialiste mondiale soit devenue le triomphe mondial du marché), soit comme une promesse de prospérité, car ils ont besoin d’espaces interétatiques affranchis de la légitimité nationale et populaire pour se débarrasser de l’excès démocratique. Ils accusent alors d’ignorance les « réactionnaires » qui s’y opposent, quand cette ignorance est en fait un manque de foi. De son côté, le processus démocratique doit par ailleurs affronter ses propres contradictions : ses combats sont toujours menacés de se limiter à la défense d’intérêt particuliers, au mieux nationaux. Cependant, dès que l’on tente de donner à ses combats une dimension universelle, on milite à son tour pour la construction de ces mêmes espaces interétatiques qui sont le lieu de l’alliance des oligarchies financières et étatiques.

Tout une bataille se joue donc dans le mot « démocratie ». En définitive, la démocratie est l’ensemble des « actes singuliers et précaires » qui cherchent à tisser des relations égalitaires. Rancière conclut donc son ouvrage sur une note optimiste, sur le courage et la joie que peut apporter le combat démocratique chez « ceux qui veulent partager le pouvoir de l’intelligence ».

[1] Discours préliminaire au projet de constitution pour la république française prononcé à la Convention le 5 messidor an III.

Hélène Parent, le 6 mars 2017

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