Le dernier sujet polémique -devenu la spécialité semble-t-il des chaines d’infos en continu- est arrivé par la bouche de la ministre de l’enseignement supérieur Mme Frédérique Vidal le 14 février dernier. Cette dernière s’est en effet inquiétée de la diffusion de l’« islamo-gauchisme » qui « gangrène la société » et dont l’Université serait un foyer de propagation.

Déclaration pour le moins étonnante de la part d’une ministre anciennement professeure elle-même, présidente de l’université de Nice Sophia Antipolis, et formée à l’Université, tant l’affirmation semble hasardeuse dans ses fondements et insultante à l’égard de ses collègues enseignants-chercheurs.

L’analyse de ces propos n’a pas tardé à être menée : « Maladresse ? Ballon d’essai ? Diversion ? Ou encore grosse fatigue, comme le prétend son entourage ? » s’interroge la journaliste S. Le Nevé.

Pour ma part, je penche pour la tentative de diversion -qui semble d’ailleurs bien fonctionner- s’apparentant à la stratégie élaborée par le conseiller Patrick Buisson pour l’ancien Président Nicolas Sarkozy. J’y reviendrai. Mais au préalable, je veux m’attarder sur le caractère hautement complotiste de cette attaque, alors qu’en même temps, le gouvernement s’alarme de la recrudescence du complotisme.

I) L’invention paradoxale d’un complot « islamo-gauchiste » par un gouvernement en lutte contre le conspirationnisme

Pourquoi complot ? alors que ce mot n’a pas été directement utilisé par la ministre. Parce que ces propos s’apparentent sans aucun doute à une théorie complotiste ou conspirationniste :

En effet, « l’expression désigne les thèses qui affirment qu’un groupe plus ou moins occulte manipule le monde ou au moins certains grands événements (élections, attentats…) dans le plus grand secret. Selon les cas, il peut s’agir des « reptiliens » (des reptiles humanoïdes), des Illuminati, des francs-maçons, ou toute autre organisation à l’influence supposément importante – mais toujours cachée. »

Reprenons :
1°) Un concept flou. L’islamo-gauchisme, de l’aveu même de la ministre, n’est pas un concept rigoureux : il désignerait, si je comprends bien, une analyse critique d’une domination raciste ou coloniale ( ?) qui s’avèrerait excessivement bienveillante à l’égard de l’islam politique.

2°) Un groupe occulte. Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part je ne connaissais pas les personnes incriminées. Il s’agirait d’universitaires dont les champs d’études couvrent le post-colonianisme, le genre, l’intersectionnalité (étude croisée de différentes formes de domination). Est aussi montrée du doigt l’usage de l’écriture inclusive. Sont notamment visés les universitaires suivants : Antoine Petit, Pascal Blanchard, Vincent Geisser. Je m’avance peut-être un peu mais je doute fort que le tirage de leurs ouvrages dépassent ceux d’Éric Zemmour, de Philippe de Villiers ou de Nicolas Sarkozy ; ce qui devrait permettre de relativiser leur audience. L’opprobre est également jeté sur le parti politique Parti indigène de la République, dont il est vrai que les scores successifs aux élections portent à croire qu’ils seront présents au 2nd tour…

3°) Une manipulation secrète de nos esprits. Ce mal qui « gangrène la société » nous pousserait donc à salir notre histoire, nos valeurs. Il en serait ainsi des dénonciations du sexisme ( cf. le mal induit aux mâles par le mouvement metoo et la lutte contre les féminicides), du racisme (qui en réalité n’existe pas en France), du colonialisme (dont on ne cesse de constater les vertus).

Même si j’allais jusqu’à accorder le bénéfice du doute à ces pourfendeurs de l’ ”islamo-gauchisme ”, je ne parviens pourtant pas à m’inquiéter d’une diffusion supposée massive d’un racisme anti-blanc (dont pour ma part, je n’ai jamais été victime, et ça n’est pas faute d’avoir parcouru pour l’administration qui m’emploie des quartiers défavorisés principalement habités par des personnes non blanches), des ravages de l’emploi de l’écriture inclusive ou de la revendication de l’existence d’un troisième sexe (officiellement reconnu en Allemagne , pays qui, comme chacun sait, s’enfonce désormais dans la décadence).

J’ai tendance à penser qu’au contraire les discriminations persistent encore fortement à l’égard des minorités (visibles, homosexuelle, transgenres, j’en oublie) même si les choses progressent enfin – trop lentement- du côté de la lutte contre le sexisme, et de la protection des enfants.

J’ajoute que ce complotisme d’État ne laisse pas de surprendre de la part d’un gouvernement qui s’est justement alarmé de la progression du conspirationnisme. Le ministre des affaires étrangères a condamné l’invasion du Congrès Américain par des adeptes de la mouvance QAnon et s’est inquiété de ce qu’« une partie des Américains adhèrent à des vérités alternatives ». La ministre F. Vidal elle-même dans une défense pour le moins énigmatique de sa demande d’enquête au CNRS a rappelé à l’Assemblée cet épisode pour le dénoncer.

Tant et si bien que, sous l’impulsion du Président lui-même, le gouvernement fait de la lutte contre le complotisme une priorité de politique publique.

Pourquoi un État en lutte contre le conspirationnisme comploterait-il lui-même ?

II) Une tentative de diversion, couronnée de succès

À mon tour de comploter !

Et si tout ça n’était qu’un écran de fumée destiné à cacher l’abandon des étudiants des universités (rappelons que les cours ne se sont jamais arrêtés en prépas) par la ministre elle-même, les doutes croissants sur la stratégie sanitaire du gouvernement, mais aussi le scandale dit OPENLUX par lequel on apprend que nombre de grandes fortunes parfois soutiens explicites d’Emmanuel Macron transfèrent leurs fortunes et hébergent fictivement leurs actifs au Luxembourg dans le but d’éviter l’impôt français.

Le nouveau monde macroniste semble s’être assez rapidement inspiré des bonnes vieilles stratégies de l’ancien monde, notamment sarkozyste. Sous l’influence du conseiller Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy durcit son discours et sa politique à l’encontre des immigrés et des étrangers dans un but assez cyniquement électoraliste alors même que lors de sa campagne présidentielle 2007 et au début du quinquennat, on parlait plutôt discrimination positive ou encore fin de la double peine.

Le danger de cette stratégie est pourtant bien identifié : à force de courir derrière l’extrême droite par calcul électoral, on accrédite leurs thèses xénophobes et violentes.

Et quand la victoire de l’extrême droite semble de moins en moins improbable, la vanité excessive de l’élite politique la pousse à estimer que les représentants d’extrême droite ne sont que des benêts que l’on pourrait manipuler à volonté. Les leçons de l’histoire devraient inviter à la prudence…

Conclusion en forme de vœu : élevons le niveau du débat par un transfert du pouvoir vers les citoyens.ennes

Ces invectives, ces polémiques stériles, cette hystérisation permanente lassent, du moins me lassent, voire m’exaspèrent au plus haut point.

Mais j’ai espoir. Et cet espoir ne repose plus sur un parti ou une personne providentielle. Bien au contraire.

J’ai tendance à croire que lorsqu’on se tourne vers les citoyens pour les interroger sur leurs préoccupations, qu’on les invite à s’approprier avec sincérité du débat public puis à élaborer par eux-mêmes les politiques, on peut dépasser les défauts décrits plus haut de notre système politique représentatif.

Je ne citerai qu’un exemple : la légalisation du mariage homosexuel puis de l’avortement en Irlande.

Le chercheur Dimitri Courant montre bien comment le travail des conventions citoyennes successives a permis de dépasser les apories du régime des partis perclus par l’inflammabilité du débat sur ces deux sujets dans un pays peut-être davantage marqué par un conservatisme catholique réticent au changement, que le nôtre.

Grâce au dispositif des « conventions citoyennes » qui prévoit une sorte de sanctuarisation des citoyens membres (travail de plusieurs mois dans une assemblée avec auditions d’experts, d’associations, de personnel politique) propice à un processus délibératif constructif et sincère, le débat a pu éviter le piège de l’hystérisation ; dans lequel le gouvernement de François Hollande est d’ailleurs tombé à pieds joints lors de la légalisation du mariage homosexuel en France.

Les propositions élaborées par ces conventions ont ensuite pu être soumises à l’approbation du peuple par voie référendaire, qui vota oui à deux reprises.

Dans notre pays, il est accordé, aux citoyens ordinaires que nous sommes, pour seul pouvoir celui de se choisir les chefs qui nous dicteront notre conduite. Pourtant, qu’est-ce qui empêche de nous inclure davantage à l’élaboration de la norme ?

A l’ère du numérique, qui nous affranchit de tant de limites autrefois indépassables, qui ne cesse d’augmenter nos potentialités nous transformant demain en homme « augmenté », nous ne sommes toujours que des citoyens diminués. Pour combien de temps encore ?

Emmanuel BONIN, membre d’A Nous La Démocratie

Photo : canva.com

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