« Quelques années auparavant, la maladie s’était déclarée dans les pays orientaux, où elle avait enlevé une innombrable quantité de vivants ; puis, poursuivant sa marche d’un lieu à un autre, sans jamais s’arrêter, elle s’était malheureusement étendue vers l’Occident. Ni la science, ni aucune précaution humaine, ne prévalait contre elle. » Voilà comment le grand écrivain italien Boccace décrit, dans son Décaméron rédigé quelques années après l’événement, la Grande Peste noire de 1347–1348 qui frappa Florence, emportant la moitié de la population. Or, quand il en vient à évoquer les réactions des individus face à la pandémie, parmi des scènes de panique ou des appels à la miséricorde divine, il relate certaines attitudes que l’on croirait survenues il y a quelques semaines en France ou ailleurs en Europe : «N’ayant souci de rien autre que d’eux-mêmes, beaucoup d’hommes et de femmes abandonnèrent la cité, leurs maisons, leurs demeures, leurs parents et leurs biens, et cherchèrent un refuge dans leurs maisons de campagne ou dans celles de leurs voisins ». En est-on revenu à cette époque considérée comme révolue, comme semble le prouver ce confinement qualifié par certains de « solution moyenâgeuse » ?


Les épidémies, de vieux compagnons de l’humanité

Ce qui ne peut manquer de frapper, c’est le caractère exceptionnel de cette crise dans notre monde moderne, mais sa banalité à l’échelle de l’histoire de l’humanité. Les graves épisodes épidémiques ayant eu lieu dans la seconde moitié du XXe siècle, comme la grippe asiatique de 1956–1958 ou celle de Hong Kong en 1968–1969, avaient fait des centaines de milliers de morts dans le monde, mais n’avaient pas provoqué un tel bouleversement de l’organisation sociale ; les dernières alertes, comme celles du SRAS en 2003 ou de la grippe H1N1 en 2009, n’avaient finalement entraîné qu’un nombre réduit de décès ; et la dernière grande pandémie, celle du SIDA, bien qu’ayant probablement tué plus de 30 millions de personnes dans le monde, fut le résultat d’une maladie d’un genre différent, tuant lentement. Or, le COVID-19 semble faire revivre des scènes et des attitudes que l’on croyait disparues dans les limbes d’une histoire ancienne. Quarantaine, fermetures des frontières, scènes de panique, accumulations de denrées de première nécessité, alignements de cercueils enterrés à la hâte : voilà des faits qui semblaient ne plus devoir exister dans des sociétés considérées comme avancées. Pourquoi maintenant ? Pourquoi ainsi ?

Albrecht Dürer, L’Apocalypse (1498). Source: Wikipédia

Si de nombreux aspects scientifiques restent, bien sûr, à éclaircir sur la maladie, des réponses peuvent être fournies sur le seul plan de l’histoire. En effet, bien que les progrès de la médecine aient pu faire croire, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à la disparition des grands épisodes épidémiques, on sait que ces derniers sont de vieux compagnons de l’humanité. De la première « peste » documentée historiquement (en réalité probablement un typhus exanthématique), celle d’Athènes touchant la Grèce en 430–426 avant notre ère, jusqu’à la grippe espagnole de 1918–1919 qui tua près de 50 millions de personnes dans le monde, en passant par la Peste Noire de 1347–1352 (qui élimina près de la moitié de la population en Europe mais fit aussi des ravages dans le monde arabe et en Asie), ou les pandémies de choléra au XIXe siècle, les mortalités brutales ont scandé à de nombreuses reprises l’histoire du monde. À chaque fois, les mêmes réactions : fuite, peur, mise en place de mesures sanitaires par les autorités publiques. À chaque fois, la surprise face à soudaineté et à la nouveauté de la maladie, et des explications surnaturelles ou complotistes, conduisant à la désignation de boucs émissaires et la référence à un châtiment divin : accusation de l’empoisonnement des puits par les Juifs ou les vagabonds en 1348, évocation de supposées manipulations génétiques aujourd’hui. De telles attitudes, bien que minoritaires à toutes les époques, ne sont pas si étonnantes : car comment expliquer ces explosions subites, semblant survenir comme des éclairs dans un ciel bleu, sans signe annonciateur et sans cause immédiate apparente ?


Un moment de rupture… sanitaire avant tout

C’est pourtant possible. Pour mieux comprendre l’histoire des maladies, le grand historien de la médecine Mirko Grmek a proposé dans les années 1960 et 1970 d’introduire, sur le modèle de la biocénose, le concept de pathocénose. La biocénose, c’est l’idée qu’il existe, dans un environnement écologique donné, une interaction entre tous les êtres vivants, individus comme espèces, et qui forme avec l’environnement (le biotope) un écosystème généralement en équilibre. La pathocénose, c’est la même idée appliquée aux maladies : celles-ci forment un ensemble le plus souvent en équilibre, qui dépend des interactions des maladies entres elles mais constitue aussi un écosystème dans l’environnement des sociétés humaines qui les accueillent. Ainsi, les cancers ont toujours existé ; mais ils ne sont devenus une maladie dominante qu’à partir du moment où les maladies infectieuses violentes ont été maîtrisées — pour le dire crûment, on a aujourd’hui plus de chance de mourir d’un cancer que de la peste, alors que c’était très probablement l’inverse à la fin du Moyen Âge.

Par cette idée, Mirko Grmek a pu identifier deux phases se succédant à intervalles irréguliers dans le mouvement global de l’histoire des maladies. Les unes sont marquées par un équilibre dans la pathocénose : les principales maladies sont alors endémiques, mais relativement stables ; les autres, correspondant à une rupture de l’équilibre, voient l’apparition de maladies émergentes qui touchent brutalement des populations non préparées, causant de nombreux décès. Une fois ce premier choc survenu, les sociétés, les corps et les maladies elles-mêmes s’adaptent, pour parvenir, lentement, à une nouvelle forme d’équilibre, une nouvelle pathocénose. Ainsi, après la peste de 1348, l’Europe connut de nombreux « retours de peste », jusqu’au début du XVIIIe siècle ; de même, on compte six pandémies de choléra de la première en 1817 jusqu’au début du XXe siècle. Dans les deux cas, ces maladies dominent la pathocénose pendant plusieurs décennies ou siècles, avant de s’effacer lentement. Depuis, ces maladies n’ont pas disparu ; elles subsistent simplement à l’état endémique, provoquant à l’occasion des manifestations plus localisées, que les sociétés parviennent généralement à contenir. Le concept de pathocénose permet ainsi de mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui : nous sommes, probablement, à un de ces moments de rupture. Comme dans les cas précédemment cités, des épidémies telles que celle du COVID-19 vont certainement revenir dans les prochaines années ou décennies. Nos sociétés y seront bien sûr à chaque fois mieux préparées, mais elles devront aussi s’adapter en profondeur, hors des épisodes épidémiques, à la nouvelle donne : imaginer, donc, que la vie reprendra comme si de rien était après l’épisode de 2020, sans mesures sanitaires durables, est illusoire.

Regarder l’histoire des maladies comme une partie de l’histoire des hommes permet d’insister sur le fait que celles-ci ne doivent pas être dissociées de l’évolution des sociétés elles-mêmes : en un mot, les maladies et leurs conséquences ne sont que les reflets de ces sociétés dans lesquelles elles se produisent. De même que le choléra avait prospéré du fait des échanges avec l’Asie d’où il est originaire et des conditions sanitaires déplorables des villes européennes, de même que la diffusion du SIDA avait été favorisée par la libération sexuelle, l’usage des drogues et des transfusions sanguines, de même le COVID-19 est la conséquence de changements profonds dans nos sociétés au cours des dernières décennies, dont nous n’avons pas toujours pris la mesure : déplacements aériens devenus routiniers et massifs favorisant la dispersion de la maladie ; mondialisation des échanges faisant que la planète est touchée en quelques semaines ; allongement de l’espérance de vie, qui rend paradoxalement la pandémie plus mortelle du fait du danger de la comorbidité avec des maladies chroniques (diabète, hypertension, …). La réaction des sociétés est aussi le signe d’un changement profond de notre rapport à ce type de calamité. Désormais, et c’est heureux, la réponse consiste à empêcher les maladies de se répandre, non à les accepter comme une fatalité en se contentant d’en limiter les dégâts — bien que ce fût, jusqu’à il y a quelques jours encore, la tentation de certains gouvernements. Il y a là le signe d’un rapport différent à la mort, une volonté farouche d’en protéger les plus fragiles, dont nous pouvons nous enorgueillir. Car si l’épidémie nous choque tant, c’est aussi que nous vivons encore, malgré ou plutôt à cause des épidémies évitées ces dernières années, dans le mythe de la fin des maladies infectieuses et de leur remplacement définitif par des maladies chroniques, au développement plus lent — ce que certains historiens ont appelé la transition épidémiologique. Cette dernière ne va pas disparaître ; simplement, la pandémie actuelle est un rappel que les sociétés sont toujours dans un équilibre épidémiologique instable, susceptible de ruptures.


L’illusion d’une “prise de conscience” ou d’une révolution naturelle

Le regard sur le passé permet en tous cas de relativiser les prédictions apocalyptiques que l’on peut entendre aujourd’hui. Si l’on observe les grandes pandémies du passé, on est étonné de voir à quel point elles n’ont, finalement, que très rarement bouleversé en profondeur les sociétés. La plus meurtrière, celle de la peste en 1348, n’a pas mis à bas le système social, ni dans l’Europe féodale, ni dans le monde musulman, ni en Asie ; les épidémies de choléra du XIXe siècle, tout en entraînant ponctuellement révoltes et crises, n’ont pas non plus détruit le dynamisme des espaces qu’elles ont traversés. Fait peut-être exception l’introduction en Amérique des germes européens, qui ont entraîné la mort de millions d’Amérindiens. Mais, même dans ce dernier cas, attribuer aux seules épidémies l’effondrement des sociétés précolombiennes serait excessif. En fait, comme la plupart des catastrophes dites naturelles, les pandémies sont un grand révélateur des solidités, des fragilités et des contradictions des sociétés — et, particulièrement, de leurs inégalités. Ceux qui en ont les moyens peuvent trouver des conditions de confinement moins difficiles et avoir accès à un système de santé performant, quelle que soit l’époque : ainsi, en 1347–1348, seuls 21% des 450 membres de la Curie pontificale d’Avignon meurent de la peste, quand environ 50% de la population de la ville en décède.

Les épidémies ne changent donc que rarement le cours de l’histoire, mais elles l’accélèrent. Aujourd’hui, la pandémie de COVID-19 fait voir à tous la fragilité de notre économie mondialisée, dépendante d’un système de flux tendus inadapté aux besoins d’une crise ; elle met à nu les conséquences d’une politique de compétitivité dans le domaine de la santé et, plus largement, dans le service public ; elle montre à qui en douterait l’importance fondamentale des Etats et d’une couverture sociale solide face à des crises qui ne peuvent être, par définition, prévues. On peut penser que l’épidémie provoquera une prise de conscience chez beaucoup ; qu’elle entraîne une inflexion, en bien ou en mal dans la marche de l’histoire, cela est moins certain : car cela ne dépendra que des hommes et des femmes qui sauront agir après elle, et à cause d’elle.


Joël Chandelier, membre d’À nous la démocratie.

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