Par un membre d’A nous la démocratie !

Après d’interminables négociations entre chefs d’État et de gouvernement, la ministre de la Défense allemande Ursula von der Leyen a été nominée au poste de présidente de la Commission européenne. Cette décision doit encore être confirmée par un vote du Parlement européen où des voix hostiles se font entendre. Cependant, il est déjà possible d’affirmer que cet épisode est symptomatique du principal problème de l’Union européenne aujourd’hui : la confiscation d’un choix censé être démocratique par une négociation élitiste.

En effet, la Commission européenne est censée incarner la voix de l’intérêt général européen. Et les chefs d’État et de gouvernement des États membres, lorsqu’ils proposent un nom pour la présidence de la Commission, sont tenus de prendre en compte le résultat des élections européennes. Depuis 2014, les principales familles politiques au niveau européen présentent à l’avance des candidats à la présidence de la Commission, promettant ainsi aux citoyens qu’en votant pour des partis aux élections européennes, ils votent indirectement pour une Commission. Voilà pour la théorie.

La réalité est à l’exact opposé. D’abord, le principe selon lequel les élections européennes devaient porter, même indirectement, sur la désignation du président de la Commission a été vidé de sa substance par les mêmes partis qui le défendaient. En effet, les candidats pré-désignés à la présidence de la Commission européenne, l’allemand Manfred Weber pour les conservateurs et le néerlandais Frans Timmermans pour les socialistes, n’ont absolument pas été mis en avant dans les campagnes électorales. En allant voter en mai, aucun citoyen européen n’a eu le sentiment de soutenir un président de la Commission. Puis, les chefs d’État et de gouvernement ont définitivement enterré tout semblant de démocratie en désignant une personnalité qui n’était pas candidate déclarée, dont le nom n’a émergé qu’à la dernière minute, dans le cadre d’un compromis franco-allemand.

Le choix d’Ursula von der Leyen ne doit rien à la confiance des électeurs européens ; il doit tout à la faveur personnelle du président français et de la chancelière allemande. Loin d’une logique démocratique, c’est une logique de courtisans qui l’emporte. Versailles contre Athènes. Dans ces conditions, quel intérêt général peut être incarné par la future Commission ? Pas celle du peuple européen ; celle de la poignée de leaders nationaux qui l’ont désignée plus surement. Inutile après cela de s’étonner de l’impopularité des institutions européennes. Leurs dirigeants sont désignés de telle façon qu’ils n’ont tout simplement pas besoin de se soucier des électeurs.

Plus l’influence des citoyens est indirecte, plus elle est inexistante. Nous savons déjà que la démocratie représentative est loin d’être parfaite lorsque le peuple élit des représentants chargés de décider en son nom. Mais lorsque le peuple élit des représentants qui eux-mêmes désignent des représentants dans le cadre de négociations confidentielles, que reste-t-il de l’influence des citoyens ? Rien.

Comment retrouver le principe démocratique proclamé mais bafoué par la pratique ? En suivant la logique inverse de celle du système actuel. En éliminant les intermédiaires. C’est pourquoi nous proposons l’élection directe de la Commission européenne par le peuple européen. Chaque liste candidate présenterait 27 noms, un par État membre, et la liste obtenant la majorité des suffrages serait élue en bloc. De cette façon, chaque commissaire européen pourrait se dire : « Je ne suis pas là parce que je plais à tel grand de ce monde ; je ne suis pas là parce qu’après 72 heures de négociations, lorsque les personnalités les plus clivantes ont été écartées, le mien s’est faufilé au bon moment comme un compromis acceptable ; je suis là par la volonté peuple et c’est à lui que je dois rendre compte de mes actions ».

La démocratie au niveau européen, voilà le grand combat d’aujourd’hui. Paradoxalement, les partis d’extrême droite et souverainistes qui sont les premiers à clamer haut et fort que l’Union européenne n’est pas démocratique sont aussi ceux qui proposent les solutions les plus dérisoires. Ainsi, en France, le Rassemblement national propose de donner tous les pouvoirs au Conseil européen où siègent les chefs d’État et de gouvernement. C’est à dire à ceux-là même qui viennent d’adouber Ursula von der Leyen au terme d’un marchandage d’arrière-boutique. Cette solution ne ferait qu’accentuer les travers actuels. Faut-il alors sortir de l’Union européenne ? Ce serait en revenir à l’Europe des congrès, du Congrès de Vienne (1815) et du Congrès de Versailles (1919), au temps où le sort de l’Europe était réglé par des diplomates, tenant à l’écart le public des citoyens.

Puisque destin européen il y a, la démocratie européenne est la seule solution. Cette solution n’est pas facile car elle exige des citoyens européens qu’ils se mobilisent pour faire entendre leur voix, qu’ils fassent pression sur leurs dirigeants nationaux, qu’ils se coordonnent à l’échelle européenne pour diffuser leurs revendications. En un mot, qu’ils se battent. Mais les circonstances sont favorables. Dans toute l’Europe, les élites sont aux abois ; de vieux partis s’effondrent ; de nouveaux émergent ; le mot d’ordre de démocratie se diffuse.

Comme tout combat difficile, ce combat est incertain. Mais il laisse également poindre un espoir : après être née dans les cités-États de l’Antiquité, avoir conquis les États-nations modernes, la démocratie pourrait accomplir un nouveau bond, et prouver à tous que loin de n’être qu’un héritage fragile menacé par les transformations du monde contemporain, la démocratie demeure plus que jamais ce qu’elle était au premier jour : une idée neuve.

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