Par Lucie Terreros

L’Occident défend et promeut la démocratie. C’est bien normal car elle serait née sur ses terres, à Athènes en – 500 avant J-C, en Grèce. Pourtant, si l’Occident daignait porter son regard au de-là de ses frontières géographiques et culturelles, elle verrait que s’écrit, aujourd’hui comme hier, une histoire des expériences démocratiques bien plus vaste et diversifiée qu’il n’y parait.

L’occident, exportatrice de démocraties ?

Tout régime a son mythe fondateur. La démocratie représentative occidentale n’échappe pas à cette règle. La Démocratie, en Occident, serait tombée du ciel à Athènes, l’antique Cité de Périclès. Seulement voilà, le miracle grec, à priori, n’existe pas. Les athéniens n’ont pas expérimenté l’unique et authentique manière de s’assembler et de décider de façon démocratique. Pire encore, il n’y a pas de filiation directe, historique ou culturelle entre notre régime politique actuel et la glorieuse Cité Antique. De nombreux chercheurs, dont Marcel Detienne, Amartya Sen et l’anthropologue David Greaber, suggèrent de se débarrasser de ce mythe qui voudrait que la démocratie soit une chasse gardée de la tradition occidentale.

Le mot « démocratie » ne sera d’ailleurs utilisé que tardivement pour désigner les régimes représentatifs. Leurs Pères Fondateurs, qu’ils soient français ou américains utilisaient plus volontiers le terme « République » pour décrire le régime qu’ils défendaient. La « démocratie » est même plutôt un terme repoussoir. John Adams, Président des États-Unis de 1797 à 1801 déclare qu’elle « est un gouvernement arbitraire, tyrannique, sanglant et intolérable ». L’abbé Sieyès et James Madison, quatrième Président des États-Unis, décrivaient en des termes très proches, les différences entre les démocraties Antiques et les Républiques Modernes, et pourquoi ces dernières sont préférables ! Pour l’un, il s’agit « d’élargir l’esprit public en le faisant passer par l’intermédiaire d’un corps choisi de citoyens dont la sagesse est le mieux à même de discerner le véritable intérêt du pays » et pour l’autre, c’est le régime qui convient le mieux aux « sociétés commerçantes » modernes où les individus sont trop occupés à produire et distribuer des richesses. Sagesse des élites ou division du travail, chacun avait ses raisons de défendre la représentation plutôt que l’expression directe du peuple.

C‘est vers le milieu du XIXe siècle que les élites politiques commencent à se réclamer de la « démocratie »…. à des fins de stratégies électorales ! Au États-Unis, un texte sobrement intitulé « Democracy » fut publié par Calvin Colton vers 1840. Sorte de manuel de combat politique à l’usage des Whigs (le parti de la droite libérale américaine), il expliquait comment utiliser le mot « démocratie » pour séduire l’opinion publique, notamment les pauvres et les nouveaux immigrants. En France, il faut attendre 1848 pour que le mot « démocratie » s’impose dans le vocabulaire politique. Un demi siècle après la Révolution, tout de même.

Bien plus tard, pendant le mouvement de décolonisation des années 1960, plusieurs pays adoptent, à des degrés divers, des régimes démocratiques. Le mouvement se poursuit pendant les années 70, avec l’écroulement de certaines dictatures en Europe et en Amérique Latine. Enfin, avec l’effondrement de l’URSS et de ses satellites en 1989 avec la chute du mur de Berlin, les démocraties libérales deviennent dominantes sur le globe. La démocratie devient l’horizon indépassable de l’époque. L’Occident, États-Unis en tête, exporte son modèle, universel et progressiste à l’étranger, à coups de « soft power » et d’opérations militaires. La domination culturelle et économique post-coloniale du monde occidental repose sur l’idée que la démocratie représentative est l’expression la plus aboutie de la civilisation. Elle construit un imaginaire binaire : des peuples « barbares » d’un côté (qui enchaînent les régimes dictatoriaux) et les autres, les civilisés, qui auraient réussi leur « transition démocratique ». Ce faisant, l’Occident ignore et écrase bon nombre de sociétés, peuples, ethnies qui n’ont pas l’air d’avoir attendu la civilisation grecque ou même l’Occident pour développer des modes de vies démocratiques.

S’assembler pour décider : une expérience humaine

Si la démocratie désigne le fait de s’assembler pour décider des choses communes, alors c’est une Histoire multiple, riche et trop souvent oubliée qui s’est écrite et qui continue de s’écrire sur tous les continents du globe.

L’anthropologue Marc Abélès, sous la direction de Claude Lévi-Strauss, consacre ses premiers travaux à étudier un peuple d’Éthiopie méridionale : les Ochollos des Monts Gamo. Un village de 8 000 personnes érigé sur un piton rocheux, à 1800 mètres d’altitude, dominant les lacs Abbaya et Chamo. Venu interroger des systèmes de parenté, il fut surpris d’y découvrir une société ou toute l’organisation était fondée sur des assemblées, de quartiers, de sous-quartiers, jusqu’à la grande place centrale, appelée le bekero, où avaient lieu les assemblées plénières.

Les travaux de Iaroslav Lebedynsky, sur les Cosaques mettent en lumière cette société guerrière étrangement démocratique qui s’est développée du XVe jusqu’au XVIIe siècle. Ces communautés militaires, majoritairement slaves, qui habitaient les steppes ukraino-russes s’organisaient en assemblée. L’organe dirigeant, la Rada (« conseil » en Ukraine) ou Kroug (« cercle »), permettait à chaque cosaque de s’exprimer. Les chefs étaient tous élus et pouvaient être révoqués. L’assemblée se réunissait deux à trois fois par an, mais également sur demande. Les décisions n’étaient pas prises à la majorité, mais par consensus. Le dirigeant portait le nom de Otaman ou Ataman et était assisté d’un État-major composé d’un secrétaire, d’un juge et de plusieurs officiers. Toutes les ressources (butins de guerre, etc) devenaient propriétés collectives du groupe et étaient redistribuées via l’assemblée.

En Afrique du Nord, se tenaient des assemblées de villages comme le tajmaât en Kabylie. En principe, ces assemblées sont composées de tous les hommes ayant atteint la majorité. Tout le monde pouvait y prendre la parole et les décisions étaient prises à l’unanimité. Cette pratique a repris une importance notable dans les années 1990-2000, et surtout en 2001 lors du Printemps Noir, une période de révolte contre le pouvoir algérien. Au sud-Est du Nigeria, chez les Igbos, on trouve deux paliers décisionnels, le village et le conseil des représentants de clans. Le chef est choisi par consensus. Les femmes participent aux assemblées et tiennent également des assemblées non-mixtes où elles discutent des sujets qui les concernent directement. A savoir, les semences, les produits qu’elle vendent… et les violences masculines qu’elles subissent.

On pourrait ainsi multiplier les exemples tant ils sont nombreux. De l’autre côté de l’Atlantique, la civilisation amérindienne Wendats, mal connue en Europe, s’organisait à travers quatre niveaux de gouvernement : le clan, le village, la nation, et la confédération. Les chefs indiens, civils ou militaires, pouvaient être nommés par filiation ou par le conseil des femmes. Sauf qu’ici, « le chef » n’a pas de moyen de coercition à proprement parler. Il exerce son influence à travers sa capacité à résoudre les conflits… et à offrir des cadeaux ! Les chefs militaires ne pouvaient pas forcer quiconque à partir à la guerre et devaient véritablement convaincre leur communauté de la légitimité de leur demande. Ainsi, dans une autre tribu, l’exemple du célèbre chef de guerre apache Géronimo, qui, malgré de nombreuses victoires, se retrouva un jour avec une armée composée de deux guerriers. Les seuls qu’il avait réussi à convaincre de poursuivre le combat contre le Mexique.

Ces sociétés, loin d’être parfaites et exemptes de cruautés, de discriminations et de violences, interrogent le pseudo monopole culturel qui ferait de l’Occident l’authentique détenteur de la formule démocratique. S’assembler pour délibérer et décider des affaires communes ne serait finalement que l’une des multiples formes d’organisations politiques inventées par l’espèce humaine. Ni plus, ni moins. Fait notable, ces sociétés se sont presque toutes développées sans État ou en marge d’un pouvoir central. Comme les sociétés dites « primitives » évoquées par l’anthropologue Pierre Clastre dans son ouvrage le plus célèbre « La Société contre l’État ». Le chercheur s’y ’élève contre une vision (souvent inconsciente) évolutionniste et ethnocentriste qui voudrait que le destin de toute société soit, à terme, de se doter d’une structure étatique. Dès lors, tous les peuples qui s’organisent en s’en passant allègrement sont perçus comme inachevés, privés d’un maillon essentiel de la civilisation humaine. A contrario, Pierre Clastre développe l’idée que les « sociétés primitives » se sont organisées de façon à ce que le développement d’un État, d’une structure hiérarchique, soit impossible. Si la position du chercheur est loin de faire consensus, elle interroge néanmoins, à la lumière de la crise sans précédent que traversent nos régimes représentatifs, la nature même de nos institutions. La hiérarchie, l’élite, le fameux monopole de la violence légitime détenu par l’État, seraient-ils des freins au développement de modes de vie plus démocratiques et plus égalitaires ? Peut-on court-circuiter la verticalité du pouvoir et comment ? En développant des contre-pouvoirs (décentralisation, Referendum d’Initiative populaire, municipalisme libertaire) ? Ou faut-il s’exiler en marge de l’État pour expérimenter de nouvelles façon d’exister comme tentent de le faire les zadistes de Notre-Dame des Landes ?

Vieilles démocraties en crise et désir d’horizontalité

Une chose est sûre, les démocraties occidentales ne vont pas très bien. Populisme, montée des inégalités, rejet des élites politiques et de la technocratie, sentiment d’impuissance et d’injustice sociale, le régime représentatif est en crise et tout le monde s’en inquiète : comment réinventer la démocratie ? Les mouvements sociaux de ces dernières années témoignent au moins d’un désir d’horizontalité exprimé par une partie de la population occidentale… et dont les pratiques s’inspirent parfois indirectement ou directement de ces modes de vie démocratiques non occidentaux. A l’image des féministes radicales canadiennes qui adoptent la « justice réparatrice » utilisée par certaines communautés Autochtones en Amérique, pour traiter des cas d’agressions sexuelles dans les réseaux militants.

Les mouvements sociaux assembléistes Occupy Wall Street aux États-Unis et les Indignés européens en 2011 renouaient déjà avec l’idée de consensus lors de la prise de décisions. En 2016 en France, le mouvement Nuit Debout s’inscrit dans la même lignée, des assemblées générales rassemblant des milliers de personnes chaque jour, et des prises de paroles… parfois interminables. Ces derniers mois, le vigoureux mouvement des Gilets Jaunes secoue la France et affiche un désir de court-circuiter les élites politiques en réclamant un Referendum d’Initiative Citoyenne à la fois législatif (pour proposer une loi), abrogatif (pour en abroger une) et révocatoire (afin de permettre aux citoyens de démettre un élu).

Alors, si les modes de vie et d’organisation des Igbos, des Ochollos d’Éthiopie et des Cosaques peuvent inspirer nos pratiques politiques un peu moribondes, il ne s’agit pas de les transposer mécaniquement comme autant de solutions miracles aux maux de notre époque ni de sombrer dans la nostalgie d’un âge d’or imaginaire. Notre modèle n’est pas plus exportable que le mode de vie des Amérindiens. Tous deux amènent avec eux une vision particulière, une façon d’être au monde. Comment comprendre la vision du « chef » propre aux Wendats si l’on oublie qu’elle s’inscrit plus largement dans un rapport singulier au monde animal, végétal et au Cosmos dans son ensemble ? Inversement, la démocratie représentative et ses potentielles métamorphoses ne peuvent s’envisager sans analyser le modèle capitaliste néolibéral, l’individualisme, et la structure très hiérarchique des sociétés contemporaines. Certains parallèles peuvent cependant faire sourire, comme ces assemblées de femmes qui font tant polémique en France lorsqu’elles sont organisées par des féministes et qui ne posent aucun problème dans des sociétés que nombre de commentateurs s’empressent de définir comme archaïques.

Sources

Le pays renversé – Denys Delâge
La peur du peuple – Francis Dupuis Déri
Les grecs et nous – Marcel Détienne
Les principes du gouvernements représentatif – Bernard Manin
Démocratie histoire d’un mot – Francis Dupuis-Déri
Les Wendats, une cilivisation méconnue – George E Sioui
Le lieu du politique – Marc Abélès
Printemps noir
Kabylie
Les cosaques
De l’expérience du politique à la globalisation
Rite et métamorphoses d’un démocratie guerrière
Organisation sociales des Kabyles
L’universalisme démocratique

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