Par Laïla Borcard

Reprenons notre fil historique à l’établissement de la dictature militaire en 1964, qui va impacter durablement les brésiliens : imaginaire politique dont va se servir Bolsonaro pour appuyer la supposé nécessité de son accession au pouvoir.

L’armée va en effet jouer un rôle prépondérant dans cette dictature qui s’inscrit dans un schéma de Guerre Froide et donc dans le rejet d’une vision du monde portée par l’URSS (symboliquement et localement représenté alors par Cuba). Ce rôle actif va doter l’armée d’un pouvoir politique mais va également en parallèle doter les civils d’une grande importance dans la conduite de la guerre (notamment durant les Années de plomb). Un régime dictatorial se met ainsi en place avec les militaires au centre, se posant paradoxalement comme défenseurs et garants de la démocratie alors même qu’ils entamaient sa destruction (censure, loi martiale, suspension de la constitution, dissolution du Congrès, suppression des libertés individuelles…). Le régime, tenu d’une main de fer par le pouvoir exécutif, lui-même contrôlé par l’armée, reprendra également le discours d’un Brésil chrétien, opposé en cela au communisme athée. La société subit la violence inouïe de la part de la police, notamment pendant l’opération Condor à laquelle le Brésil a pleinement participé, et contrairement aux autres pays d’Amérique Latine au passé dictatorial, il n’y a jamais eu de procès mettant en cause les tortionnaires de cette période. Il existe ainsi un déni fort de la réalité de cette période chez une partie de la population, entretenu par une partie de la presse et par les oligarques. Car, économiquement, le coup d’État succède à une hyperinflation et l’établissement de la dictature a permis une amélioration de la situation économique du pays. S ‘appuyant sur des doctrines conservatrices et sécuritaires, le régime séduit les classes moyennes et supérieures au premier abord, qui, contexte de Guerre Froide oblige, sont obnubilées par le péril rouge. Il est ainsi plus facilement entendable que Bolosnaro se soit appuyé sur tout cet imaginaire ancré très récemment dans la tête des brésiliens. Cette période, bien que trouble, constitue pour certains un « retour à l’ordre ». Et ce ravivement ne peut se faire que contre un modèle, communiste en l’occurrence. C’est le mythe le plus réactivé par Bolsonaro alors même que celui-ci peut nous paraître obsolète. Le mouvement de destitution de Dilma Rousseff s’est appuyé sur cet imaginaire : « Si nous n’avions pas réussi à destituer la présidente Rousseff, notre pays serait aujourd’hui communiste », c’est ce qu’a sereinement déclaré Rodrigo Tellechea Silva, ancien directeur de l’Institut des Études Entrepreneuriales1. Bolsonaro, alors député, avait déclaré lors de sa destitution que cet événement était « contre le communisme, pour les forces armées et pour la mémoire du colonel Carlos Alberto Brilhante [ndlr : le colonel qui avait torturé Dilma Rousseff sous la dictature militaire, alors qu’elle était membre d’un groupe d’extrême-gauche] »2. Outre son caractère nauséabond, cette déclaration montre bien l’appropriation symbolique de cette destitution dont a profité Bolsonaro et toute la droite. Rousseff et le Parti des Travailleurs devient synonyme de communisme et donc du chaos, seul le retour de l’ordre, appuyé par les militaires, peut sauver le pays.

On voit bien comment Bolsonaro a su puiser dans l’imaginaire politique collectif du pays pour mettre en avant une vision du monde virulente. Malgré tout, le Brésil est l’un des pays où le fossé entre riches et pauvres est le plus important et ce type de discours ne séduisait pas forcément la population la moins aisée du pays.

Le rétablissement de la démocratie et ses leurres

Il faut, pour comprendre totalement l’accession de Bolsonaro au pouvoir, se plonger dans l’histoire récente du pays. Pays marqué, vous l’aurez compris, par une sortie de la dictature puis par une période de transition démocratique. Et symboliquement, la première période apparaissant comme stable pour les brésiliens, c’est le règne sans partage du Parti des Travailleurs (soit de la gauche électoraliste brésilienne) pendant 13 ans avec sa figure inébranlable, Lula. Devenu président en 2003, l’homme politique brésilien anciennement ouvrier métallurgiste va établir un immense plan contre la pauvreté qui lui vaudra une reconnaissance internationale, avec des politiques tel que le plan Zero Fome (« zéro faim » en portugais) ou encore la Bolsa familia. Ce dernier, programme d’allocations familiales, fut le programme emblématique de la lutte du gouvernement de gauche contre l’extrême pauvreté. Il a touché près de 3,6 millions de familles, dont 75% d’entre-elles appartenaient aux 40% des familles les plus pauvres du Brésil3. Or, si ce programme a été d’une grande efficacité (dû notamment au meilleur ciblage des politiques sociales vis-à-vis de l’extrême pauvreté et de ses caractéristiques), ce qui a permis une popularité sans faille de Lula de la part des populations précaires, il ne faut pas oublier que ce plan est issu d’un prêt de la Banque mondiale. Et ce n’est pas un hasard : suite à ses politiques économiques désastreuses dans les pays d’Amériques du sud dans les années 1990, le FMI a tenté dès le début des années 2000 de redorer son blason en initiant tout un tas de mesures décrites par les principaux intéressés comme des « filets de sécurité sociaux »4. Lula va ainsi, tout en appliquant ces fameux programmes sociaux, contenter largement les oligarques en poursuivant la politique économique de ses prédécesseurs de droite et en appliquant également l’austérité budgétaire préconisée par cette même instance internationale5. Malgré ses accointances avec les oligarques et la sphère du Marché, Lula était, à l’aube des dernières élections, l’homme politique le plus apprécié au Brésil car il représente une période de retour démocratique et de croissance économique, aussi conjoncturelle soit-elle. Son éviction du système politique a été le coup de grâce porté au PT. Sans Lula, le parti n’est rien et la popularité d’un homme politique ne se transmet pas automatiquement à son successeur (ici Fernando Haddad). Bolsonaro a donc pu avoir le champ libre sur son côté gauche. Les affaires de corruption ont en effet mis à mal le parti de gauche, mais également tous les autres partis politiques car si le PT était le chef de ce système, toutes les autres formations politiques en profitaient. La droite s’est elle aussi discréditée dans cette affaire car même si elle était moins dans la lumière de l’affaire Petrobras (ndlr : affaire qui a rendu visible tout un système de financement illégal des partis politiques au Brésil notamment via des entreprises de BTP) que son opposant de gauche, elle a construit toute sa rhétorique électorale sur le fait que l’État volait les honnêtes gens. Cela n’a pas fonctionné, la population a bien pris conscience du problème de corruption dans son pays, ce qui s’est constaté lors de la courte intérim de Michel Temer (centriste), accusé de pratiquer la vieille méthode des pots-de-vin pour tenter d’asseoir le peu de légitimité que des députés véreux voulaient bien lui donner. Placé au pouvoir par des oligarques ayant une soif intarissable de garantir encore mieux leurs intérêts, Temer n’a jamais réussi à acquérir un semblant de crédibilité. La classe politique traditionnelle toute entière est frappée du sceau de la corruption qui gangrène l’État jusqu’à son sommet, un aubaine pour Bolsonaro qui promet le retour à l’ordre et qui peut se poser comme corps « pur » contre un système politique malade et gangrené.

Le dernier élément à ajouter au discrédit global de la classe politique, ce sont les manifestations de 2013 qui aboutissent à la destitution de la présidente Dilma Rousseff. Car, si Bolsonaro a profité du discrédit de la classe politique corrompue, il a tout autant profité de la réactualisation d’une idéologie de droite autoritaire, ultralibérale, prônant le retour à l’ordre via la figure du militaire. Idéologie dont il est le produit bien sûr, et dont ces manifestations d’une ampleur considérable (les plus massives depuis la fin de la dictature) vont se faire petit à petit le porte-parole. Celles-ci débutent à Porto Alegre et resteront localisées dans cette ville du Nord, lieu habituel de contestation, pendant un moment. La mobilisation de la population s’est faite en réaction à l’augmentation des prix des tickets de bus. Elles prirent par la suite l’ampleur qu’on leur connaît, avec des revendications contre la vie chère et des slogans dirigés symboliquement contre l’importance des dépenses liées au Mondial de football de 2014, jugées démesurées alors même que le pays souffre du manque et/ou du délabrement de ses services publics. Le mouvement prend de l’ampleur et se fait vivement réprimer, tant physiquement par la police que métaphoriquement par la presse, propriété des oligarques (tel le Folha de São Paulo, souvent critiqué pour ses prises de position caricaturales), ainsi que par une partie de la classe politique (toute ressemblance avec un fait d’actualité serait fortuite…). Les revendications du mouvement surnommé par certains Revolta do Vinagre (révolte du vinaigre, en référence aux bouteilles de vinaigre portées par les manifestants pour contrer l’effet du gaz lacrymogène), vont néanmoins changer de bord. Va en effet s’opérer un glissement du discours global de ce mouvement de contestation : fini les revendications sociales, voici les revendications identitaires et de défense de la libre entreprise, avec comme ennemi tout trouvé le gouvernement de gauche et en particulier Dilma Rousseff, qui est désormais décrite comme principale responsable de la corruption dans le pays. Et ce glissement rhétorique ne vient pas de nulle part mais d’une modification sociologique profonde décrite par des chercheurs de l’Université de São Paulo : ils sont désormais « blancs, urbains et issus des classes privilégiées », soit la même composition sociologique qui était à la base du coup d’État de 19646. Le mouvement devient si semblable à une chasse aux rouges qu’on se croirait effectivement dans les années 1960. La droite toute entière va ensuite parvenir à faire destituer Dilma Rousseff, dans des circonstances toutes aussi troubles que celles de l’éviction de Lula, les partis de droite n’ayant eu eux pas le droit à la même intransigeance. Les grandes manifestations de 2013 sont ainsi le terreau populaire sur lequel la droite s’est organisée pour éjecter Roussef. C’est également un terreau idéologique fort, qui a servi de base à Bolsonaro. Il va s’appuyer comme ses illustres ancêtres sur l’électorat de la classe moyenne en plein sentiment de déclassement et bien sûr sur les oligarques, les grands propriétaires et divers leaders d’opinion appartenant à l’Église évangélique par exemple ou bien à la presse (dont une partie a fait la promotion du candidat d’extrême-droite, séduite par ce qu’il incarne), pour qui l’ordre social est une garantie du bon fonctionnement du marché. L’histoire semble, dramatiquement, se répéter.

Jair Bolsonaro a donc su puiser dans différentes sources symboliques pour parvenir à monter sur la plus haute marche du pouvoir. Il s’est trouvé également face à une fenêtre d’opportunité inespérée pour un candidat aussi radical, avec le discrédit de la gauche comme de la droite. Car une large partie de la population, appartenant aux différentes minorités, pauvres, ne sont pas séduites par ce discours de l’ordre et du moindre État sauce néolibérale : Lula était en tête des estimations de vote avant son éviction. Mais c’était sans compter sur la mobilisation sans failles des classes privilégiées, touchées dans leur orgueil suite à 13 ans de politiques, certes à leur avantage, mais également à l’avantage des plus pauvres. Aujourd’hui Bolsonaro arme ses citoyens, place des militaires à ses côtés, supprime son ministère de la culture, déplace des populations indigènes : l’extrême-droite en acte fait froid dans le dos et il convient de garder les yeux grands ouverts.

1Anne VIGNA, op.Cit.

2Id.

3 Valéria PERO, « Bolsa Família : une nouvelle génération de programmes sociaux au Brésil », CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part4/bolsa-familia-une-nouvelle-generation-de-programmes-sociaux-au-bresil

4Geisa Maria ROCHA, « Bourse et favelas plébiscitent Lula », Le Monde diplomatique septembre 2010 p.21, [en ligne], https://www.monde-diplomatique.fr/2010/09/ROCHA/19651

5Id

6Anne VIGNA, op.cit.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s