Par Benjamin Mathieu, membre d’A nous la démocratie !

Pour ceux qui ont un jour eu la chance d’aller passer un peu de temps dans le 974, ce département français de l’Océan Indien représente un fabuleux modèle de « vivre ensemble ». Sur les barrages des Gilets Jaunes on m’a dit plusieurs fois : « ici il n’y aura jamais d’attentats comme en métropole, il faut s’inspirer de nous, on vit en harmonie ». Ici, on entend le muezzin appeler à la prière, quelques mètres plus loin se trouve une église et au carrefour d’à côté, trois juifs s’apprêtent à prendre le volant de leur voiture, surmontée d’une ménorah lumineuse pour aller faire la promotion d’une soirée pour Hanoukkah. Sur une plage, j’ai croisé un enfant métis aux yeux bleu magnifiques et aux cheveux crépus blond, symbole à mes yeux de cette île et son brassage.

J’ai passé dix jours à suivre pour ma radio (je suis journaliste) la « crise » des gilets jaunes réunionnaise. Le mouvement, né ici du même ras-le-bol fiscal qu’en métropole, notamment sur l’essence, est tout à fait singulier. Il se nourrit de trente années de déceptions politiques successives, et d’une défiance énorme vis-à-vis des élus locaux, totalement discrédités en raison du clientélisme qu’ils pratiquent. A la Réunion, quand on a le pouvoir, on a aussi les lignes budgétaires qui vont avec, et on distribue des emplois et autres avantages contre des voix pour se maintenir en poste ou pour un semblant de paix sociale.

Sauf que derrière cette belle vitrine, la société réunionnaise est victime d’une grande violence sociale. 40% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, le taux de chômage des jeunes dépasse les 50% quand dans le même temps, les « zoreilles », « les métros » touchent une prime de 50% en plus de leur salaire de base en métropole pour venir travailler ici. Le mouvement des gilets jaunes a donc servi de catharsis pour dénoncer le sentiment diffus d’indignité subi par les habitant de cette île volcanique. Et comme il est bien plus facile de bloquer une île, les barrages ont petit à petit asphyxié l’économie, rapidement accompagnés des émeutes dans certains quartiers sensibles débouchant enfin sur un couvre-feu mis en place pendant plusieurs jours. J’ai déambulé le soir dans les rues désertes de Saint-Denis, me demandant où était passé toute la vie de l’île, qui déborde d’habitude.

Je l’ai retrouvée sur les barrages, très nombreux, d’abord filtrants, puis de moins en moins à mesure que la crise avançait. A chaque fois, des groupes de musiques, des glacières, des tentes, des cantines improvisées permettaient de passer la journée sous une chaleur écrasante avant de lever le camp à la tombée de la nuit. A chaque fois, j’ai été accueilli très correctement, malgré une immense défiance envers les médias. J’ai pu travailler sans pression et prendre la mesure, au fil de mes interviews, du malaise immense entre le « peuple » et ses représentants. Car au delà des revendications sur « la vie chère » comme on dit ici, les gilets jaunes réunionnais aspirent à réinvestir le champ politique, considérant qu’ils seront bien mieux à même de décider de ce qui est bon et juste pour eux, plutôt que leurs élites politiques.

J’ai vus des gilets dans le dos desquels était inscrit « Pour le referendum populaire », « 6e Répiblik», « Le peuple président », « Le jeu est truqué, changeons la règle »,… Devant la préfecture, à Saint-Denis, le mouvement a tenté de se structurer, une tente a été installée où tous les citoyen.ne.s pouvaient remplir des « revendications ». Une synthèse a été remise à la ministre des Outre-mers Annick Girardin quand elle est venue pour tenter de renouer le dialogue. Des associations comme « collectif citoyen 974 » ou Demorun ont proposé l’organisation d’une convention citoyenne composée de 50 citoyen.ne.s tiré.e.s au sort sur les listes électorales pour sortir de la crise… Ce mouvement social s’est en fait tourné vers toutes les possibilités offertes par l’intelligence collective et la démocratie participative pour tenter de sortir de cette impasse, du blocage de l’île, par le haut.

Et qu’ont-ils obtenu ? La ministre des Outre-mers a réussi à rétablir le dialogue entre manifestants et pouvoirs publics, ce qui n’était pas une mince affaire. Elle a aussi demandé aux élus locaux de prendre leur responsabilité. Didier Robert, le président de la région a démissionné de son poste de président des musées régionaux pour lequel il était rémunéré près de 6 000 euros en plus de son indemnité d’élu. Il a surtout annoncé la création d’un conseil consultatif citoyen d’ici trois mois. Composé de citoyens tirés au sort, il aura pour mission de préparer et de porter les référendums d’initiative populaire.

Quelles conclusions tirer de ces avancées ? Que la violence sociale subie a engendré de la violence tout court, que les gilets jaunes se sont montrés extrêmement déterminés (et le sont toujours, les négociations sont toujours en cours) pour obtenir non pas qu’on les entende mais qu’on travaille avec eux, que la seule sortie de crise possible au mouvement des gilets jaunes est d’ordre institutionnel. Croire que seules des mesures sociales, même si elles répondent aux attentes légitimes de ce mouvement, suffiront à calmer la colère est une erreur, une faute politique qui démontre l’incapacité de l’actuel président et de son gouvernement de comprendre les enjeux sous-jacents de ce mouvement. Emmanuel Macron a réussi une très belle opération marketing pendant sa campagne. Il s’est approprié le vocabulaire et les idées des dizaines d’associations qui travaillent sérieusement et depuis des années pour promouvoir les idées de démocratie plus directe. Il a siphonné ce vocabulaire, en cela bien aidé par toute une partie de la Civic Tech, aveuglée d’amour devant le jeune ambitieux. Une fois élu, c’est Jupiter qui a pris les commandes. Plus besoin d’associer, de faire avec, de faire et construire ensemble, la France avait besoin d’un Bonaparte libéral à la coupe parfaite, pas d’horizontalité.

La grave crise sociale autour de la réforme de la SNCF était un avertissement majeur qui a été balayé de la main avec une grande suffisance. Le mouvement Gilets Jaunes n’en est que la continuité. A cette différence près, il agrège en son sein un ensemble de catégories socio-professionnelles (au lieu d’une qui se battait pour elle-même) et il est trans-partisan. Curieux en effet de retrouver militants d’extrêmes-droite, de droite, de gauche, d’extrême gauche, des anarchistes, des apolitiques, des jamais politisés, des jamais manifestants,… sous la même bannière jaune. Le sentiment de déclassement est plus fort que les clivages partisans. La dramatisation des enjeux actuellement menée par le pouvoir (les casseurs vont saccager Paris, il va y avoir des morts) n’est qu’une démonstration de plus de l’incapacité de cette élite a tout simplement comprendre ce mouvement, comprendre que leur monde est mort, enfin mort. Derrière, ce n’est pas le chaos, c’est la vie vraiment démocratique qui va enfin commencer pour nous. C’est un immense espoir, il est jaune, il porte une veste plutôt moche, il manifeste autour des ronds-points pour tenter d’arrêter de tourner en rond, de laisser passer le véhicule « pouvoir » vers la première sortie, en direction de la « citoyenneté réellement exercée ».

Benjamin Mathieu

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