Par Matthieu Niango, membre fondateur d’A Nous La Démocratie

Tout Français devrait avoir deux métiers : le sien et celui de citoyen. Chacun devrait avoir deux revenus : l’un fixé par une certaine idée de la justice sociale ; l’autre par une certaine idée de la dignité humaine. L’un est versé par la collectivité ou le marché ; l’autre devrait l’être par la Nation.

Un tel revenu universel de citoyenneté se justifierait par au moins deux raisons.

La première tient aux progrès fulgurants de la productivité. Ces progrès génèrent un sous-emploi systémique, demain possiblement massif. Commentant cette perspective, l’économiste anglaise Joan Robinson pouvait ainsi écrire, en 1962 : « La misère d’être exploité par les capitalistes n’est rien comparée à la misère de ne pas être exploité du tout. » Pour répondre à cet accroissement de l’inactivité, l’idée de revenu universel a été popularisée dans les années 70 par les penseurs libéraux tels que Milton Friedman.

Cette proposition de revenu universel, ou de revenu de base, ou encore de revenu universel d’existence – que je distingue ici du revenu universel de citoyenneté – connaît une vigueur toute particulière aujourd’hui sous la poussée de la numérisation de l’économie et la disparition d’emplois qu’elle semble devoir nécessairement générer. Ainsi argumenté, tenu pour un nouveau pilier de la sécurité sociale française, le revenu universel d’existence a trouvé sa place au premier rang du programme de Benoît Hamon lors de la présidentielle de 2017.

Seulement, formulée de cette manière, l’idée de revenu de base se heurte à une conception du travail fortement ancrée dans nos représentations, comme le montre brillamment l’un des membres d’A Nous La Démocratie ! Yves Zoberman s’exprimant ici au micro de Benjamin Petrover. Selon cette conception, si tout travail mérite salaire, tout salaire exige travail : « celui qui ne travaille pas, qu’il ne mange pas non plus » (Saint-Paul).

C’est à une telle objection que le revenu universel, non d’existence, non conditionné au simple fait d’être, mais de citoyenneté, permettrait de répondre. Le droit à un revenu de base serait soumis à des devoirs, ceux d’une pratique civique active.

La deuxième raison pour laquelle le revenu universel de citoyenneté devrait être élevé au rang de priorité tient, précisément, à l’idée de pratique civique active, à opposer à la passivité à laquelle nous cantonnent les institutions actuelles. La défiance envers la classe politique conduira, soit au désastre autoritaire, comme elle en train de le faire dans beaucoup de pays, soit, au contraire, à un approfondissement de la démocratie aboutissant à un meilleur partage de la charge publique. Cet approfondissement se traduirait par un transfert de responsabilité en direction de l’ensemble des citoyens. Ce transfert devrait s’accompagner d’une substitution, dans la même proportion, de moyens spécifiquement alloués à l’action publique alors partagée par l’ensemble des citoyens à ceux actuellement dévolus aux femmes et hommes politiques, tenus pour excessifs (salaires, moyens d’action, plutôt utilisés pour les élections et réélections que pour le service de l’intérêt général, etc). Les moyens considérables que la Nation alloue actuellement aux femmes et aux hommes politiques s’ajouteraient ainsi à ceux déjà identifiés par les penseurs et militants du revenu universel. Le revenu universel de citoyenneté viendrait rétribuer une activité civique renforcée et largement partagée. Cette dernière ne consisterait plus à aller simplement voter de temps à autre ou à connaître un peu l’histoire de France, mais à siéger dans des assemblées tirées au sort, à proposer, discuter, voter des référendums d’initiatives populaires, à assumer des mandats représentatifs, un grand nombre d’entre nous ayant dès lors des chances d’y être appelés du fait de mécanismes de rotation de charges et de non-cumul radicaux des mandats. Elle pourrait aussi consister à appliquer, du moins en partie, les décisions prises, ainsi qu’à assumer une partie des actions considérées comme nécessaires à l’entretien de l’espace public—comme cela se fait déjà de plus en plus pour pallier les défaillances de l’Etat. Le revenu universel de citoyenneté serait ainsi articulé à une citoyenneté renforcée.

Faudra-t-il conditionner ce revenu à l’activité civique effective ? Faudra-t-il le concevoir comme un forfait ? Devra-t-il être modulé en fonction de la participation ? Devra-t-il être plafonné ? Comment tenir compte des difficultés et des impossibilités objectives auxquelles certaines et certains seraient confrontés, du fait du handicap ou de la maladie par exemple, pour pratiquer leur activité civique ? Des débats importants devraient accompagner sa mise en place.

Ainsi repensé, le revenu universel, non pas inconditionnel, mais de citoyenneté, ne pourrait pas être qualifié de mesure injuste, comme je l’ai entendu parfois dire, notamment pendant la campagne présidentielle, par des personnes qui le percevaient comme une forme d’assistanat insupportable. Permettant à chacune et chacun de vivre dignement, s’ajoutant aux revenus générés par le travail dans la sphère marchande ou publique, il viendrait légitiment compenser l’effort pour la Nation. Il serait la juste rétribution d’une activité nécessaire : celle non pas simplement d’être citoyenne ou citoyen, mais d’agir en tant que tel.

Y aurait-il alors plus juste salaire pour plus beau métier ?

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