Par Lucie Terreros et Laïla Borcard /

Nées en 2013 aux États-Unis, les Civic Tech ont débarqué en France depuis quelques années. Le but ? Soigner notre système représentatif qui bat de l’aile à grands coups d’outils numériques. Pétition en ligne, plateforme participative pour co-créer des lois, consultation en ligne, toutes les innovations sont bonnes pour améliorer la relation entre citoyens et représentants. Pourtant, à mi-chemin entre la démocratie participative et la Start up Nation, les Civic tech posent presque autant de questions qu’elles prétendent résoudre de problèmes. Analyse.

Du désordre citoyen à la Start up Nation

Contraction de « Civic Technology » ou technologies civiques, les Civic Tech regroupent l’ensemble des outils numériques conçus pour améliorer le système politique. Son visage le plus populaire est sans doute change.org, un site créé en 2007 où n’importe quel internaute peut lancer sa pétition sur le thème qu’il souhaite.

Au-delà de ce socle commun, la forme, l’organisation et le modèle économique sur lesquels repose le fonctionnement de ces étranges objets démocratiques divergent complètement.

Entre Regards Citoyens, association d’une quarantaine de membres dont le site propose une analyse pédagogique des informations publiques afin de rendre le fonctionnement des institutions plus transparent, et l’application Fluicity qui offre ses services aux collectivités locales ainsi qu’aux élus pour permettre davantage d’interactions entre représentants et représentés, en passant par Open Source Politics qui permet de créer des consultations citoyennes en ligne, l’écart est grand.

Acclamées et soutenues par une classe politique en perte de vitesse, bon nombre de Civic Tech sont en fait de petites Start up qui ont flairé un marché : celui de la citoyenneté numérique et du big data. Fluicity propose en effet des conseils aux élus locaux pour créer des « régions connectées » au moyen de sa plateforme. Loin d’une réappropriation citoyenne des enjeux politiques locaux, il s’agit surtout d’offrir une vitrine scintillante aux élus en quête de réélection pour mieux masquer le gouffre qui les sépare des préoccupations réelles du corps social. Les initiatives citoyennes existent encore dans cet écosystème composite, comme c’est le cas de voxe.org (site de comparateur de programmes). Ce sont souvent des associations à but non-lucratifs qui survivent au moyen de donations, mais pour Loïc Blondiaux, professeur de Sciences Politiques à l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne « il est à craindre une victoire des modèles les plus instrumentaux de civic techs, ceux qui feront du nombre et permettront soit d’influencer les citoyens, soit de les consulter mais de façon très rudimentaire. » En effet, outre le modèle entrepreneurial, certains acteurs choisissent d’aller capter rapidement un grand nombre d’utilisateurs afin de monétiser ensuite leurs bases de données auprès des instituts de sondage à l’image de make.org une « plateforme de lobbying citoyen. »

Pour l’heure, ce foisonnement de pansements digitaux cherche encore son public et certains détracteurs estiment que les Civic Tech risquent aussi d’aggraver « la fracture numérique » en s’adressant avant tout aux « Digital Natives » (la génération née entre la fin des année 80 et au début des années 90) ainsi qu’à une petite communauté citadine, diplômée et ultra-connectée.

La démocratie digitale, les limites d’un idéal

La « Démocratie Internet » que Dominique Cardon appelait de ses vœux dans son essai éponyme serait-elle vouée à l’échec ? Rien n’est moins sûr… à condition de regarder sans naïveté ces nouveaux espaces de mobilisations.

Tâchons d’abord de distinguer les initiatives issues de la culture du Web et du logiciel libre, à l’image de Wikipédia dont l’idéal d’horizontalité est concrètement mis en pratique, et cette nouvelle vague qui semble avoir été vidée de tout esprit subversif vis à vis des structures qu’elle entend « révolutionner ». À l’heure où voxe.org est subventionné par la Fondation du géant Google dont le monopole et l’influence croissante vont jusqu’à menacer la puissance des États, une prise de recul semble nécessaire.

Dominique Cardon pointait déjà du doigt les limites du rêve de la « Démocratie participative » à la sauce numérique. Les mouvements qui ont émergé de façon concrète et efficace (comme la lutte contre la loi Hadopi) articulaient « étroitement la coordination sur Internet aux modes d’ engagements (souvent hétérogènes et multiples) des individus dans le monde réel. » Il souligne également que « les internautes débattent rarement sur commande », ce qui explique le peu d’efficacité des dispositifs de consultation en ligne dont il cite les expériences décevantes. Internet fait émerger de façon imprévisible des réseaux d’individus auto-organisés et décentralisés qui ne se marient guère avec la rigidité froide et verticale de nos institutions. Dès lors, les outils numériques les plus efficaces sont ceux qui permettent de faciliter les conditions des débats sans chercher à les chapeauter. Regards Citoyens s’ancre ainsi dans le mouvement de « l’open data » visible aux États-Unis depuis l’élection de Barack Obama, dont le but est de mettre à disposition des internautes les données brutes que possèdent les gouvernements.

Vertiges numériques et transformations sociales

L’euphorie est passée et rares sont ceux qui croient encore que le Web sauvera la démocratie. On assiste plutôt à un étrange rétropédalage général. Au mois de mai, le magazine Sciences et Vie consacrait sa Une aux dangers de l’addiction aux écrans et aux réseaux sociaux tandis que la revue We Demain s’interrogeait sur la nécessité de démanteler les tentaculaires empires des GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) dont la puissance de frappe va jusqu’à influencer nos votes et menacer la crédibilité du système électoral.

On sait que Steve Jobs empêchait sa progéniture d’utiliser ses iPhones, mais qui aujourd’hui peut véritablement s’extraire de cette nasse numérique ? La transformation a eu lieu et sans tomber dans un délire technophobe, ces changements doivent maintenant être analysés sans naïveté, ni abattement. Ces modes de communication modifient notre façon de penser, de résister, d’agir et donc de faire de la politique. « The medium is the message » disait déjà Marshall Mc Luhan, philosophe des médias, en 1964. Comprenez : la nature d’un média nous renseigne plus sur notre société que les informations qu’il transmet.

Les Civic Tech sont des objets qui émergent de cet ensemble plus vaste et force est de constater leurs limites… surtout quand elles sont récupérées par l’idéal entrepreneurial capitaliste : collecter, surveiller et faire du profit en analysant les traces numériques laissées par des millions d’utilisateurs. Ce qui apparaissait comme une solution pourrait tout aussi bien être une partie du problème. Un espoir demeure car cette vague de plateformes numériques a vu naître wikipédia, ainsi qu’une myriade de médias citoyens, de mouvements véritablement horizontaux et populaires qui expérimentent (via l’open source, les logiciels libres, les médias participatifs etc.) de nouvelles formes d’expressions et d’actions politiques. Une boîte à outil pour le monde futur qui s’annonce plein de défis à relever notamment pour nos modes d’organisations politiques, qu’il devient indispensable de repenser.

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