Pendant que l’on débat dans l’urgence des conclusions du rapport Mathiot, qui inspirent la réforme du bac, un autre changement, d’apparence plus anodine, vient bouleverser les perspectives de poursuite d’études des lycéens : Parcoursup, la nouvelle plate-forme d’accès à l’enseignement supérieur, mise en place elle aussi dans l’urgence. Est-ce une simple innovation technique ? Rien n’est moins sûr : la mise en oeuvre de cet outil révèle combien le gouvernement a renoncé à l’idée d’égalité des chances dans les études supérieures – mais aussi comment des réformes censément « de bon sens » sont imposées à grands coups de directives ministérielles, au mépris du nécessaire débat démocratique qui devrait les accompagner.

Au commencement était APB : un site internet sur lequel tous les élèves de terminale saisissaient, au cours de leur dernière année de lycée, des voeux d’orientation dans des filières du supérieur, sélectives ou non (depuis les classes préparatoires jusqu’aux universités en passant par les BTS, IUT, et autres écoles supérieures). Décriée pour sa rigidité et surtout pour avoir laissé sur le carreau plusieurs milliers de bacheliers, sans affectation dans le supérieur, en septembre 2017, APB a été supprimé pour laisser place à Parcoursup, nouveau site internet dont le fonctionnement doit en théorie garantir à tous les bacheliers une place dans la filière de leur choix. Les promoteurs de ce nouvel outil insistent sur la « personnalisation » des parcours des futurs étudiants : incités à faire moins de voeux (10 au total, auxquels s’ajoutent éventuellement des « sous-voeux » géographiques), les élèves de terminale devraient également prendre en compte par avance leurs chances de succès dans les filières qu’ils convoitent, aux regards des « attendus » formulés par les formations, y compris universitaires.

On ne saurait mieux encourager ces formations – y compris universitaires, j’insiste – à édicter à l’adresse des trop nombreux candidats qui se pressent à leurs portes des requisits toujours plus drastiques. Les attendus formulés au niveau national laissent déjà place à une sélection implicite, fondée sur la maîtrise d’une « culture générale » (en licence d’économie par exemple) exigible dès la L1, et dont on sait qu’elle favorisera avant tout les élèves issus des milieux les plus favorisés. Au niveau de chaque université, cette tendance qui consiste à dessiner le portrait idéal d’un étudiant de L1 cultivé, autonome, plein d’aisance et de brio à l’écrit comme à l’oral, donne des résultats spectaculaires, dans certains cas. Ainsi de l’université de Montpellier qui réclame de ses futurs étudiants en L1 qu’ils soient dès maintenant capables de réaliser des « études collectives et individuelles sur des faits sociaux contemporains », parmi d’autres compétences qui pourraient être exigibles d’un étudiant en master 2 – pour ne rien dire de la connaissance attendue du concept de « socialité ».

Quelles qu’aient été les intentions de ses concepteurs, Parcoursup aboutit donc à une course à la sélection entre établissements d’enseignement supérieur, et à un phénomène très clair d’auto-sélection parmi les futurs bacheliers : quel lycéen de Picardie prendra le risque de formuler un voeu dans une université parisienne, si cette dernière affiche plus ou moins explicitement une priorité envers les étudiants parisiens ? Quel lycéen en filière technologique osera tenter sa chance en licence de droit, alors qu’on exige de lui la maîtrise « d’une ou plusieurs langues étrangères » et des qualités oratoires, « ab initio » [sic] ? Renonçant par avance à la difficulté, c’est-à-dire à la perspective d’être classé « en attente » pendant des mois, pour finir par se voir proposer un voeu de remplacement édicté par une obscure commission, la majorité des lycéens abandonnera l’idée de poursuivre des études potentiellement inaccessibles. Et de réaliser par là le vieux rêve de ceux qui prétendent que la démocratisation scolaire est allée trop loin : une petite élite se répartira les formations prestigieuses, quelques dizaines de milliers de jeunes gens pas trop mal nés auront la chance de découvrir les arts libéraux et la rigueur intellectuel propre à l’université, et le reste ira chercher tant bien que mal un peu de capital humain dans des formations professionnalisantes, en le payant au prix fort, au besoin.

Le ministère a beau jeu de prétendre que cet outil permettra de mieux mettre en adéquation les demandes des lycéens et l’offre de formations dans le supérieur. Lorsque ces dernières sont constamment pressées de trouver par elles-mêmes leurs propres financement, elles préfèrent instaurer un numerus clausus, même implicite, plutôt que d’accueillir à bras ouverts les nouveaux étudiants toujours plus nombreux. La demande est supérieure à l’offre, et les prix ne montent pas – sauf dans le privé bien sûr, où les frais de scolarité s’envolent. Quant aux milliers de bacheliers (majoritairement issus de filières professionnelles) qui se trouveront de nouveau sans affectation en septembre, eh bien, ils trouveront sans peine à s’embaucher dans une chaîne de fast-food, ou comme VTC s’ils ont décroché leur permis.

On voit par là combien la rhétorique gouvernementale de la « personnalisation » et de l’orientation « sur mesure » cache mal les lacunes béantes d’un système d’enseignement supérieur sous-doté, dimensionné pour des masses bien moins grandes d’étudiants, et qui n’a jamais vraiment pris le relais, jusqu’alors, des transformations du secondaire. Attachés à la qualité et au prestige de leur discipline, les enseignants-chercheurs seront nombreux à préférer exclure les intrus (bacheliers professionnels et technologiques notamment) plutôt qu’à réclamer des moyens supplémentaires pour les prendre en charge, sachant bien par avance combien cette réclamation serait vaine. Alors que l’université était encore, sur le papier, non-sélective en France, la pénurie de moyens la conduit donc à accepter au moins tacitement cette rupture d’égalité et à faire sienne, dans le pire des cas, la logique de la sélection.

L’objectif de la démocratisation scolaire enclenchée depuis les années 1980 n’a jamais été dénué d’ambiguïté : amener « 80% d’une classe d’âge au bac », c’était à la fois donner des connaissances, de l’esprit critique, des capacités d’analyse aux jeunes gens, mais c’était aussi et surtout former une main d’oeuvre qualifiée pour les entreprises qui la réclament. Aujourd’hui que l’orientation post-bac est devenue le point nodal de l’angoisse des élèves (et des parents) face à un avenir professionnel bien sombre, l’idée que l’enseignement supérieur soit autre chose qu’un lieu de formation de capital humain fait figure de doux rêve. Or, démocratiser, c’est avant tout donner la possibilité à n’importe quelle personne, quel que soit son milieu d’origine, de parvenir à des études qui puissent lui correspondre. On sait combien cet idéal est déjà mal servi par l’actuel système d’enseignement primaire et secondaire. La réforme de l’accès au supérieur ne fera qu’accentuer le tri social des étudiants, et l’on pourra faire le deuil de l’université démocratique.

Emmanuel Martin

 

 

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