Leur chevauchée, dont le bruit se rapproche, annonce le monde politique à venir. Ils sont l’expression d’une volonté encore diffuse, parfois confuse, de faire de la politique autrement—et d’abord sans les politiques. Ils savent qu’ils sont le prochain chapitre, à l’état de brouillon encore, de la République. Ils sont le passage obligé vers la promesse tenue du pouvoir du peuple, pour le peuple, par le peuple. Fruits d’un processus continu, leur énergie se cristallise et se rassemble sous des noms où domine l’adjectif « citoyen ». Ils se rencontrent, s’unissent, tracent leur chemin, cherchent leur voie dans les décombres du vieux monde. Les grands partis traditionnels, anciens ou nouveaux, leur empruntent leur rhétorique du changement radical ; des transfuges cherchent à dissimuler leur volonté de perdurer dans la politique des politiciens en empruntant la rhétorique citoyenne, et c’est alors le vice qui rend hommage à la vertu : les mouvements citoyens font leur entrée en politique.

Leur geste inaugural est un geste de refus. Refus de la machine à désespérer actionnée par les professionnels de la politique. Rejet des miasmes déprimants des vieux partis, de leurs relents toujours paternalistes, souvent sexistes et de plus en plus racistes, au service d’intérêts carriéristes. Refus de la technocratie, qui vient, en France, de réussir sa glorieuse révolution sous le sabre d’Emmanuel Macron et de ses condisciples de l’ENA. Les mouvements citoyens redoutent les grandes figures tonitruantes et écrasantes. Ils apportent avec eux le grand air de l’égalité.

Ils ont pour candidat.e.s des femmes et des hommes qui ne veulent pas faire de la politique leur métier, mais qui refusent d’accorder leur confiance à qui vit des mandats publics, à qui croit que l’État, c’est lui. Ils se lancent en dépit du confort de l’ombre et de la tranquillité. Ils n’abordent la scène publique qu’en tremblant et en hésitant. Citoyennes et citoyens qui ont tant à donner, mais que tout dissuade de se battre pour réussir à donner, ils répondent à la nécessité démocratique la plus essentielle ; loin d’être un rêve, elle est la seule à protéger nos sociétés des ambitions qui dévorent les femmes et les hommes dominés par le besoin tyrannique d’être obéis et regardés. Ils font effort sur eux-mêmes pour que ne se réalise pas le triste pronostic du philosophe Alain : « le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres, et de se gouverner seulement lui-même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront ». Alors, oui, puisqu’il le faut, ceux qui veulent gouverner gouverneront les autres, pour quelques temps seulement, si tout va bien, mais pas sans les citoyen.ne.s, et, surtout, pas contre eux.

Par leur exemple, ces femmes et ces hommes engagés prouvent à chacun qu’il est possible de travailler au bien commun sans forcément y faire carrière. Par leur dialogue avec celles et ceux qui les auront portés au pouvoir, ils chercheront à montrer que représentation n’est pas coupure. Ils se veulent l’élément primordial du combat culturel vers la démocratie réelle. Leur présence dans les instances électives, à commencer par l’Assemblée, qui est, en toute rigueur, la tribune par excellence des orateurs ordinaires, doit démontrer au monde que la démocratie est notre bien commun, et l’égalité civique, autre chose que celle des seuls bulletins de vote dans le secret de l’isoloir.

Mais changer les femmes et les hommes ne peut pas suffire.

A quoi serviront-ils s’ils ont au-dessus d’eux quelques-uns qui décident ? En marche, pour marcher droit ? Pour marcher sous la houlette du Président, du Ministre et des conseillers aux mêmes idées et aux mêmes intérêts ? On verra demain des citoyens députés vidés de leur substance et contraints à l’obéissance. Si les citoyens doivent servir de caution, autant qu’ils laissent leur place à des professionnels serviles, pour qui la chose est claire et entendue.

Faire entendre sa voix une fois n’est pas suffisant non plus. Des citoyens, oui, et ensuite ? En Espagne ou en Italie, la vague des mouvements citoyens ne s’est pas brisée sur les flancs aiguisés des institutions. Mais la France, c’est l’État français. Les fondations de ses institutions ont été forgées pour soumettre les divers peuples de l’hexagone et des territoires d’outre-mer. Elles ont une puissance qu’on ne retrouve pas ailleurs. La représentation politique peut s’appuyer sur une administration redoutablement efficace qui poursuit, dans une France en paix, le travail d’une armée de domination. Elle s’y entend pour endormir au moyen de consultations et de participations bidonnées l’ardeur à décider directement qui anime désormais nombre de nos concitoyens.

Les mouvements citoyens devront donc forcer la porte des instances représentatives et décisionnelles, mais la laisser ouverte derrière eux pour y faire entrer les citoyen.ne.s en masse, et définitivement. Au changement de personnes et de pratiques devra succéder celui des institutions : durcissement de la loi sur le non-cumul des mandats (plus de vie entière en politique !), création d’un Sénat tiré au sort, véritable reconnaissance du vote blanc, indépendance de la justice, protection de la vie privée sur internet… les idées sont nombreuses. Elles visent non pas les décisions mais la manière dont elles sont prises, non pas le « quoi », mais le « qui » du sujet politique. Ces réformes démocratiques ont toutes, de l’Europe du Nord à la Californie, de l’Islande à la Suisse et jusqu’au cœur de notre pays, connu des expériences concluantes qui prouvent qu’une démocratie approfondie et sage est possible, à condition de ne pas être un prête-nom. On n’en finira pas avec la crise de la démocratie représentative sans transformation des institutions assurant qu’un mouvement, aussi bien intentionné qu’en soient les militants, ne se coagule en parti, et que les contestataires d’aujourd’hui ne deviennent les apparatchiks de demain.

Porteurs de pratiques et de paroles nouvelles, les mouvements citoyens sont également porteurs de lois qui doivent assurer à la représentation sa fluidité et sa proximité avec le peuple que nous sommes tous. Pour eux, une seule réponse durable est possible à la crise politique que ne dissimulera pas longtemps l’enthousiasme de certains médias et leaders d’opinion suite à l’élection présidentielle : réduire l’écart entre les représentants et le peuple, entre la parole et les porte-parole—entre nous et nous-mêmes.

A Nous La Démocratie!

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