Aujourd’hui, sur les affiches de cinéma, s’est quasiment systématisé l’usage d’un argument connu par les rhétoriciens sous le nom d’argument d’autorité : c’est parce qu’untel l’a dit que cela serait vrai. « Formidable » (Télérama), « Magnifique » (Grand Ecran), « Splendide » (Première)…dans ces slogans visant à nous attirer dans les salles obscures, on fait l’économie des raisons pour lesquelles il faudrait y aller—et l’on ne manifeste pas, ce faisant, une estime excessivement haute pour notre indépendance d’esprit.

De cet argument d’autorité, si courant au Moyen-Age, l’abbé Boixière, un auteur du XIXe siècle, donne l’expression la plus parlante en osant cette phrase à propos d’un principe défendu par ceux qu’ils considèrent comme les plus grands des hommes de science : « Leurs noms seuls sont des autorités contre lesquelles il est toujours dangereux de vouloir se mesurer. Citons seulement Stahl, Bichat, Cuvier, Berzelius, Jussieu, Bérard, Bordeu, Milne Edwards, Barthez, Strauss-Durcheim, Cerise, de Quatrefages, Müller, Liebig, Burdach, Giebel, Hettinger, Trécul, Martini, Thomasi, Santi, etc.» Certains candidats aux présidentiels font-ils autre chose aujourd’hui lorsqu’ils envoient dans les médias des armées de spécialistes nous asséner leurs solutions à nos problèmes ?

Consacrant leur vie aux idées, les Intellectuels sont indispensables à l’élaboration des politiques publiques. À celles et ceux qui consacrent leur vie à comprendre le monde, on doit, entre autres, l’éclaircissement des concepts nécessaires à l’action. Leur revient également la récolte et l’interprétation des faits essentiels à la prise de décision. Lors de son discours de Bercy, Benoit Hamon leur a ainsi rendu un hommage plus que nécessaire, en ces temps où la vérité et sa recherche rasent les murs.

Mais, au cœur de la période électorale, ces mêmes Intellectuels sont-ils vraiment les meilleurs porte-parole des propositions avancées ? Ainsi du revenu universel, dont, je l’avoue, j’ai pour ma part un peu perdu le fil depuis que des économistes ont cherché à le rendre tristement réaliste. Ainsi des dissertations soi-disant purement économiques de Jean Pisani-Ferry, figure du hollandisme et inspirateur du programme d’Emmanuel Macron, qui doit décidément penser que les faits ont tort, et qu’il faut continuer dans la même direction que celle empruntée depuis cinq ans.

En tout état de cause, est-ce la même chose de penser une mesure et de la déployer dans l’ensemble d’un corps social ? En démocratie, un peuple n’a pas à être aussi docile que les étapes d’un raisonnement a priori. On sait que Thomas Piketty, farouche opposant aux 35 heures, qu’il qualifiait jadis d’ « erreur majeur de politique économique et sociale », aurait conseillé à Léon Blum de ne pas réduire le temps de travail ; pour parodier une célèbre formule de Clemenceau, l’économie d’un pays est une chose trop sérieuse pour être confiée aux seuls économistes.

De façon générale, méfions-nous de ceux qui, trop sûrs d’eux-mêmes, jugent bon de nous décrire et nous prescrire, en politique, depuis le seul point de vue de leur science, non seulement ce qui est possible, mais encore, ce qui est souhaitable.

L’usage de l’argument d’autorité atteint pourtant son point culminant quand les personnalités convoquées ne sont même pas spécialistes de la question sur laquelle ils se prononcent, voire pas même des savants du tout. Qu’est-ce qui, plus que qui que ce soit d’autre, qualifie Jean Pisani-Ferry pour parler de questions de moralisation de la vie politique ? En quoi la présence d’une médaille Field aux côtés d’Emmanuel Macron est-elle en mesure de me rassurer, ou même, de m’intéresser ? On sait quel physicien de génie était Newton ; on sait moins combien il fut nul, quand il ne fut pas cruel, dans sa carrière politique. L’intelligence n’est pas un bloc. Qu’est-ce qui légitimait Christine Angot à s’en prendre à François Fillon, si ce n’est sa notoriété?

Surtout, en ces périodes troublées, quel sera l’effet de cet usage à tout va de l’argument d’autorité sur nos concitoyens, si ce n’est le sentiment qu’un titre acquis quelque part donne davantage le droit de s’exprimer dans un espace civique qui, en toute rigueur, devrait nous appartenir à tous également ? Ce questionnement est particulièrement légitime à l’heure où Marine Le Pen capitalise sur la haine des élites, tenues pour responsables de l’étouffement démocratique dont souffre notre pays. Les scientifiques qui affirment avec hauteur que son programme est aberrant, scandaleux, criminel d’un point de vue économique devraient mieux méditer la portée de leurs paroles et de leur posture : elles seront bien souvent perçues comme une manifestation de mépris envers des électeurs jugés trop vite aptes à courber l’échine sous le poids de l’autorité. Et puis, entre nous, le Front National, autoritaire, dangereusement raciste et xénophobe, comporte bien d’autres inconvénients que celui de savoir si une sortie de l’Union européenne aboutira à l’appauvrissement des classes moyennes dans X années dans l’hypothèse d’une inflation à Y%…

Pas sûr que l’arrogance actuellement déployée par certains conseillers des candidats soit de nature à redorer l’image d’Intellectuels dont le premier devoir devrait d’être au service de la démocratie, pas d’une science travestie en instrument de pouvoir ; de redonner confiance en chacune et chacun d’entre nous ainsi qu’en sa capacité de comprendre et d’agir, pas de tenter de nous arracher notre assentiment par l’humiliation. Dans le cas du Brexit et de l’élection de Donald Trump, on sait à quelles conséquences funestes a contribué une telle tentative. Dommage que les spécialistes des faits, dommage que les Intellectuels aient tellement de mal à tirer les leçons de l’histoire récente. Une difficulté que Marine Le Pen, elle, n’a manifestement pas.

Tribune de Matthieu Niango, publiée le 29 mars 2017 sur le site du HuffingtonPost

Un commentaire sur « Simplifier la présidentielle à une bataille de slogans est un danger pour la démocratie »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s