L’affaire Fillon doit précipiter la chute d’une certaine idée de la politique : son idée messianique.

Les agissements passés et le comportement actuel de ce fan du général de Gaulle qu’est le candidat LR à l’élection présidentielle doit déciller d’urgence les yeux aveugles de celles et ceux qui croient encore en des femmes et des hommes providentiels en mesure de savoir ce qu’il faut pour tous.

En particulier, sa conférence de presse du 1er mars nous a permis de saisir sur le vif la différence fondamentale qui existe entre les politiciens et les citoyens ordinaires. Et cette différence-là ne justifie pas qu’on leur remette les clés d’un pouvoir qui nous revient de droit.

Quelle est cette différence entre eux et nous ? S’agit-il de la probité ? Les Français ont trop longtemps eu l’habitude de pardonner à leurs représentants des égarements plus ou moins graves. Ils sont enclins à crier à la manipulation d’une Justice en laquelle ils ne croient pas toujours —et ils ont de sérieuses raisons de douter d’elle. François Fillon ne l’a pas oublié, cherchant, dans sa conférence de presse, à jeter les sombres lueurs de la théorie du complot sur les attaques menées contre lui. Mais, dans le même temps, il confessait curieusement, comme lors de la conférence précédente, « [ses] erreurs ». Il se reconnaissait donc coupable, du moins en partie. Il n’hésitait pas non plus à se contredire en se maintenant dans la compétition tout en ayant dit, très nettement, encore un mois auparavant, qu’il retirerait sa candidature s’il était mis en examen.

Sans doute se considère-t-il sérieusement lui-même au-dessus des lois ainsi que de la parole donnée. Sans doute un nombre de fidèles fanatisés, irrémédiablement attachés à sa personne et au funeste mythe du Sauveur continueront de croire en lui avec lui et par lui. Ils seront chaque jour moins nombreux. Et au-delà du pénible cas Fillon, les Français croiront de moins en moins à la possible probité supérieure des élus—une possibilité que François Fillon prétendait incarner plus que quiconque, et qu’il est en train de trahir doublement : en reconnaissant ses erreurs, tout en refusant obstinément de quitter une compétition incompatible, de son propre aveu, avec l’affairisme.

Si ce n’est pas la probité, sont-ce les compétences qui mettent les politiques à part ? Puisque les circonstances nous poussent à nous intéresser à lui, à son passé, à ses discours, il est quand même fou qu’un François Fillon puisse prétendre être si compétent qu’il faudrait le mener au pouvoir malgré ses erreurs. Qu’a-t-il fait de grand au fil de toute une vie dédiée à la politique ? Qu’est-ce qui indique qu’il disposerait des moyens pour sauver le pays ? Quant à son programme : virer des fonctionnaires, mettre plus d’autorité à l’école, limiter l’immigration…franchement, qu’y dit-il de renversant, cet homme qui, dans sa conférence de presse stupéfiante, demande aux Français de « le suivre » (comme un Guide) ? Que proclame-t-il que ne puisse dire  aussi dans un bar n’importe qui d’un peu bête et d’un peu méchant ?

Fillon, c’est donc le moins que l’on puisse dire, n’est pas un homme supérieur. Et même, pour toutes celles et ceux qui en doutaient encore, il n’y en a pas, d’homme supérieur. C’est la précieuse leçon de tout ce qui se passe en ce moment.

Tête haute, regard fixe, voix solennellement posée, visage fermé d’un homme qui aurait à prendre de grandes décisions pour la France et le monde alors qu’il les prend avant tout pour lui-même et sa propre carrière : cet étrange mélange de dignité forcée et d’acharnement méprisable, ces mots prononcés pour l’Histoire alors qu’en réalité c’est une histoire d’argent, cette pièce qui serait drôle si ce n’était pas vrai, tout ça montre le ridicule de la grandeur d’apparat dans laquelle cherchent à se draper les politiques professionnels.

Alors, si ce n’est ni la probité, ni la compétence qui sépare l’homme politique de nous, de quoi s’agit-il ? Ce que nous délivre Fillon, c’est, quelle qu’en soit la finalité détestable—en l’occurrence, chercher à accéder coûte que coûte à la tête de l’Etat pour dominer et imposer sa loi—une formidable leçon de volonté et de résistance.

François Fillon ressemble au fameux tueur de la Nuit du chasseur qui poursuit ses proies sans relâche. Jour après jour, il nous donne un cours brillant et sinistre sur l’amour du pouvoir. L’épreuve qu’il s’impose par ses turpitudes révèle dans toute sa nudité une détermination de fer dont peu d’entre nous sont capables. Cette obsession de l’objectif à atteindre qu’on perçoit chez les grands génies, artistes, écrivains ou scientifiques, ainsi que chez les grands hommes de bien, qui fixent les yeux sur l’idéal quelquefois au prix de la vie, Fillon, comme ses collègues de haut niveau, l’a investie dans l’inlassable poursuite de la domination des hommes.

Dommage, vraiment, pour lui comme pour nous, qu’il ait choisi la politique.

A l’inverse, notre problème à nous tous, c’est que nous ne voulons pas assez nous occuper de ce qui nous regarde. Nous ne voulons pas assez mettre fin à cette espèce de servitude douceâtre qui découle de l’existence même des politiques professionnels. Nous ne voulons pas assez reprendre les rênes indûment laissées entre les mains prétendument expertes des adorateurs du pouvoir au masque décrépit de Sauveurs de la France. C’est pourtant de cet effort civique, pénible et exaltant, et de lui seul, que viendra notre salut collectif.

Matthieu Niango, le 3 mars 2017.

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