Dans un monde d’information frénétique, les citoyen.ne.s sont pris un flot d’actualité continu qui peut infuser rage aigüe, profonde anxiété ou enfermement idéologique. L’un de nos de nos membres propose de lever quelque peu le pied de l’accélérateur.


            On pratique l’éducation aux médias plus intensément depuis qu’en 2016 elle est entrée dans le cursus obligatoire des élèves en France. J’aurais aimé, pour ma part, bénéficier de cet enseignement lorsque j’étais enfant, et même plus tard – et même pour tout dire aujourd’hui que je me fais souvent happé par des images émotionnellement chargées, sorties de leur contexte, antidatées, voire trafiquées. On n’en aura jamais fini d’apprendre à être vigilant dans l’ère médiatique actuelle. Les Français le savent bien, qui abordent les actualités avec une défiance grandissante.            

Au-delà de l’exigence d’esprit critique, se pose aussi celle d’une consommation modérée des actualités. Il y a la question de savoir si les faits nous sont rapportés de bonne foi, mais aussi celle des effets que notre manière d’en prendre connaissance produit sur notre discernement, notre humeur voire, dans la période trouble que nous vivons, notre santé mentale. Il faut trouver sa propre hygiène en matière d’information – ce qu’on pourrait appeler une forme de tempérance médiatique – à l’heure où sa consommation progresse dans des proportions inouïes sous la pression des circonstances.           

En matière de tempérance médiatique, citons deux professeurs. J’ai lu quelque part, mais je suis incapable de dire où (peut-être pourrez-vous m’aider), que Gandhi, sentant que sa conscience vacillait sous le poids des nouvelles, que ses passions s’y excitaient excessivement, s’est abstenu d’en prendre connaissance directement pendant plusieurs années. Ses proches lui en rapportaient sans doute l’essentiel. L’autre est Gaston Bachelard, qui, dans une vidéo qui a connu un vif succès sur internet – avant tout, avouons-le, parce qu’elle a le charme des documents old school – explique, au contraire, avec enthousiasme, raffoler des « flashs » sur son « transistor », parce qu’il aime à se tenir au plus près des faits de son époque. Tâche à lui-même, ensuite, de s’en faire « ses pauvres commentaires à sa façon », car ceux des journalistes de métier « le déçoivent souvent », qu’il écoute donc aussi peu que possible.           

Il y a une déontologie des journalistes – et certains l’appliquent à merveille. Ainsi devrait-il y en avoir une aussi de tous les citoyens que nous sommes dans notre rapport aux nouvelles qu’ils nous rapportent, au-delà, j’y insiste, de la seule exigence de prise de recul. Tâcher de se tenir au plus près des fait pourrait être le mot d’ordre d’une bonne hygiène en la matière.

C’est qu’on peut distinguer au moins trois fonctions des actualités professionnelles : établir et rapporter des faits ; effectuer des synthèses des faits sur une période donnée ; enfin, proposer une interprétation de ceux-ci.

            Une bonne hygiène médiatique devrait avant tout nous tourner vers des travaux comme ceux de David Dufresne, qui établit les violences policières d’une façon aussi prudente que convaincante. Vers les vérifications documentées d’allégations numériques menées par les services de check news. Nous devrions plébisciter les enquêtes de longue haleine, comme celle qui a valu à Society un vif succès à propos de Dupond de Ligonnès. Ou ces quotidiens qui, comme Brief.me, cherchent à nous sortir la tête du flux pénible des faits en en proposant une synthèse, toujours frappée au sceau du choix dans le fourmillement des données, mais qui nous autorise au moins l’espoir d’accéder à cette condition de l’action qu’est un peu de lucidité.

            Par un curieux renversement, c’est pourtant à la dernière fonction du journaliste, non pas qui établit des fait ou en propose des tableaux, mais les interprète – ou les commente, pour parler avec Bachelard – c’est aux éditorialistes et aux présentateurs, membres les plus célèbres, les mieux rémunérés et les plus puissants de leur corporation, que l’espace médiatique français accorde les palmes. Il y va aussi de notre faute, à nous qui ne parvenons pas toujours à maîtriser cette passion triste consistant à prendre plaisir à voir quelqu’un réciter un travail construit à partir de celui des autres, ou disserter sur un sujet qu’il maîtrise mal, voire pas du tout.Cela ne veut pas dire, loin de là, que le journaliste n’a pas le droit de s’essayer à l’interprétation.

Mais il s’agit, précisément, de s’essayer, non d’asséner. Certaines émissions comme Affaires sensibles allient à merveille établissement des faits et réflexion sur ceux-ci en compagnie des professionnels du genre que sont en particulier les chercheuses et chercheurs en sciences humaines, ou tout simplement nous tous, dont l’avis compte pour dire ce qui est bien ou mal, beau ou laid–dès lors que les faits sont fondés par celles et ceux dont c’est le métier.

            Encore faudrait-il consommer ces mêmes faits avec modération, comme nous y invite Gandhi. L’auteur de ces lignes est loin d’en être là. Comme beaucoup, je dois résister, dès le lever, ainsi que dans les interstices de mes activités, à la tentation de me plonger tout nu dans le flot bouillant des nouvelles anxiogènes. Et je m’énerve bêtement, presque chaque jour aussi, à la dernière saillie de tel ou tel qui ne devrait avoir le droit qu’à notre ignorance, ne tirant son pouvoir que de l’attention qu’on lui accorde.           

Mais le nec plus ultra d’une consommation citoyenne de médias devrait constituer aussi la presse à faire mieux en consentant à la soutenir financièrement afin de l’aider à être indépendante. Nous sommes peu nombreux à le faire, avec, pour conséquence, sa chute ininterrompue dans l’escarcelle des grands intérêts financiers – nous accablant en retour de leurs insanités et tentent en particulier de nous faire croire, piteusement, qu’il n’est d’alternative qu’entre la droite et l’extrême-droite. On se fera un plaisir de leur démontrer le contraire.

            Une citoyenneté médiatique pourrait ainsi consister à privilégier des actualités factuelles, consommées avec modération, ainsi qu’à soutenir celles et ceux qui les rapportent, les établissent et les synthétisent le plus objectivement possible.

 Maurice Barrès écrit que « La première condition de la paix sociale est que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance. » À chaque fois que nous nous laissons désespérer par le flot des malheurs, à chaque fois que nous acceptons d’être rendus fous de colère autant qu’alourdis par un sentiment d’impuissance, à l’écoute d’imbéciles appointés pour les commenter, c’est bien nous qui manquons de tempérance médiatique. Au contraire, à chaque fois que nous honorons le bon journalisme, nous cultivons cette vertu supérieure en nous qu’est la citoyenneté. Et alors, nous aussi, comme Gaston Bachelard, nous pouvons accéder à ce sentiment que « le monde tourne autour de [nous] ».


Photo d’Utsav Srestha sur Unsplash

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