Suite de notre série d’entretiens avec, aujourd’hui, une incursion dans le domaine électoral. Pour les élections municipales parisienne et nancéienne de mars, À nous la démocratie ! (ANLD) a conclu une alliance avec Europe Écologie les verts (EELV). Tandis qu’ANLD apportait des propositions de démocratie directe dans le programme des Verts, EELV réservait au mouvement des places sur certaines de leurs listes candidates. Retour sur l’expérience de Camille Laplanche, candidate ANLD en 6ème position sur la liste citoyenne Écologie Paris 10.


Camille, que retiens-tu des municipales en tant que vigie citoyenne ?

J’ai appris beaucoup de choses, je suis ravie de cette expérience. Je suis particulièrement contente de la campagne de terrain : j’ai rencontré plein d’habitants, beaucoup de militants. Mais être en campagne électorale, c’est épuisant : on a très peu de temps pour soi.

J’ai retenu qu’en tant que citoyen.ne, tu es peu écouté.e alors que si tu es issu.e d’un parti politique, tu es écouté.e avec plus d’attention. Étant une candidate d’ouverture, j’avais plus de poids que les candidats sans étiquette, fortifiée par l’accord programmatique entre nos partis (ANLD et EELV). C’est cet accord qui m’a garanti une bonne position sur la liste et me fléchait vers une délégation à la démocratie locale en cas de victoire.

Théoriquement, nous avions mis en place une campagne très participative, avec notamment le recours à l’écoute active qui consiste à aller à la rencontre des habitants pour entendre leurs doléances. Quelques-unes ont émergé lors de la soirée de lancement, mais dans la course de la campagne, au-delà du porte-à-porte qui reste une démarche classique, nous n’avons fait ni d’écoute active ni de marches déambulatoires – initialement prévues.

Les Verts sont sincèrement séduits par la démocratie. Dans la phase d’élaboration du programme, très enthousiastes, ils ont beaucoup apprécié nos ateliers d’intelligence collective. Pourtant, à l’approche de l’élection, les logiques et habitudes de parti politique traditionnel sont apparues, avec la nécessité d’agir vite. L’écoute active et la prise de décision collective par consensus sont très chronophages et obligent chacun à sortir de sa zone de confort ; elles ont été laissées de côté car, en campagne électorale, le temps s’accélère et s’amenuise, et les choses nouvelles, parfois inconfortables, sont finalement délaissées.

Pour autant, je suis très satisfaite des quatre ateliers d’intelligence collective organisés dans la phase d’élaboration du programme. Pour chacun.e, l’expérience est toujours unique et formatrice. Le premier était un brainstorming général ; les trois suivants abordaient tour à tour les piliers du programme : l’écologie, la démocratie et la justice sociale. Au niveau parisien, David Belliard a également convoqué trois assemblées citoyennes, co-organisé et co-animé par À nous la démocratie ! L’exercice a visiblement été apprécié : certain.es participant.es ont participé aux trois assemblées successives. Il faut toutefois garantir que les conclusions de telles assemblées soient prises en compte afin que le processus soit pris au sérieux et suscite l’enthousiasme et l’implication des participants. Dans le programme de David Belliard, plusieurs idées étaient estampillées d’un astérisque pour signaler qu’elles étaient issues d’une assemblée citoyenne.

Par ailleurs, j’ai vécu une campagne à l’ère du numérique : j’étais submergée par les mails, les SMS et les messages WhatsApp. Je me suis rapidement rendue compte que c’était un danger pour ma vie professionnelle et ma concentration ; j’ai alors décidé de me déconnecter pendant la journée. Le soir, j’avais une centaine de messages WhatsApp, c’était indigeste. Le numérique a un écueil important : il nous oblige à aller vite, à survoler les problématiques et parfois, malheureusement, au détriment du fond. Je trouve que la tyrannie du numérique n’est pas justifiée. Je me suis entendue dire qu’il fallait que je crée un compte Twitter, que je retourne sur Facebook. Face à ma résistance, j’ai senti une désapprobation.


Que t’ont enseigné les assemblées citoyennes ?

En tant que facilitatrice, j’ai constaté une différence de réaction en fonction de l’âge des participants. Lors de l’assemblée portant sur la tranquillité publique, on a eu recours à la technique de l’entonnoir : les participant.es sont d’abord réparti.es à 4 par table ; ils élaborent chacun.e une proposition qu’ils exposent à leur tablée. Après discussion, chaque tablée formule 3 propositions. Puis, les tablées fusionnent : à 8, discutant les 6 propositions restantes, ils en retiennent 4. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que, pour l’assemblée entière, il ne reste que 4 propositions passées au crible de la réflexion collective. Pour les plus âgé.es, il m’a semblé que c’était difficile d’accepter que leur proposition soit écartée. Peut-être le vivaient-ils comme un échec ? J’ai l’impression qu’il y a un fossé générationnel dans le rapport à l’idée : l’important est-il d’avoir raison, d’avoir la paternité de la bonne idée ou bien qu’elle émerge ?

L’enthousiasme des participant.es des assemblées citoyennes est encourageant pour continuer de porter le Projet Agora d’ANLD. L’éducation à la citoyenneté active des jeunes permettrait de changer le rapport au pouvoir. Aujourd’hui, on est éduqué à déléguer son pouvoir, principe au cœur même de la démocratie représentative. Apprendre dès enfant à parler en public, à décider collectivement et à faire ensemble renforce la confiance en soi et change le rapport à l’idée, au collectif et à l’action publique. 

Aujourd’hui, souvent, quand on prend la parole, on se place dans une posture de débat, d’argumentation. On cherche à l’emporter. Dans des discussions d’intelligence collective, la parole de chacun est respectée, écoutée. Le but ici n’est pas d’avoir raison mais d’écouter l’autre, de s’ouvrir à l’altérité puis d’élaborer ensemble des propositions qui conviennent – plus ou moins – à tou.te.s. Une démocratie authentique reviendrait à accepter de vivre avec des personnes avec lesquelles nous ne sommes pas en accord, d’accepter que le débat ne soit gagné par personne et que les différences cohabitent.


Dans quelle direction vois-tu aller le mouvement aujourd’hui ?

Niveau calendrier électoral : j’espère qu’à l’issue du second tour des municipales nous aurons quelques élu.es qui pourront éprouver nos idées dans la pratique politique locale. Ensuite, il faut déjà se préparer aux prochaines élections législatives.

Niveau Projet Agora : il est important de développer notre expertise en intelligence collective, dans les établissements scolaires bien entendu mais aussi à l’échelle municipale. D’autres associations portent également sur ces ambitions, ce qui est très bien, mais nous devons continuer à travailler pour être considérés comme la référence doctrinale et pratique.


Comment fais-tu l’arbitrage entre démocratie participative et démocratie directe ? L’un doit-il précéder l’autre ?

Démocratie directe est le terme nous employons mais il peut faire peur à certain.es, d’autant que nous sommes encore dans un système de démocratie représentative. Il me semble que la démocratie participative, ou permanente, pourrait être un trait d’union vers la démocratie directe. En démocratie permanente, on n’interroge pas seulement les citoyens au moment des élections mais on les implique, on répond à leurs demandes et on présente son bilan, sans cesse et en toute transparence. 

Actuellement, nos institutions ne permettent que la démocratie représentative. En les invitant à faire plus de démocratie participative, les élus peuvent être des facilitateurs de l’instauration de la démocratie directe, qui nécessite un changement institutionnel avec la mise en place d’assemblées citoyennes tirées au sort et du Référendum d’initiative citoyenne (RIC), entre autres mesures. D’ici là, il faut sans doute passer par une étape moins radicale, celle de la démocratie participative, pour rallier des élus à la cause démocratique et enclencher le changement global des mentalités.  

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