Les dirigeants politiques n’aiment rien tant que réclamer les égards qui leur sont dus ; mais lorsqu’ils réclament trop haut, et à tout propos, ils font la démonstration que nos institutions politiques sont totalement déconsidérées.

On connaît maintenant l’intégralité des échanges entre Monsieur le président – ainsi que nous sommes manifestement tenus de l’appeler – et le collégien qui l’avait apostrophé par son diminutif. La vidéo prêtait déjà à rire, réduite à quelques secondes de sermon, de la part d’un président soucieux qu’on respecte sa fonction et qu’on ne le tutoie point. Mais l’intégralité de la conversation, où l’on voit un collégien contrit s’excuser platement devant un chef d’Etat ulcéré, qui tente d’adoucir la discussion et de l’orienter vers le conseil prodigué à un élève, est tout aussi risible.

Nous connaissions le président jupitérien, censément expert en communication politique, théoricien de la continuité entre la fonction présidentielle et la monarchie d’Ancien régime. Nous le savons friand des louanges journalistiques, qui dessinent le portrait d’un surhomme constamment sur la brèche, jamais fatigué, capable de serrer très fort la main de Donald Trump, et même de tenir tête à une aide-soignante en colère. Nous le découvrons jour après jour inquiet de l’admiration et du respect qu’on lui témoigne. Et quand un jeune homme de 14 ans lui donne du « Manu », il lui apprend qu’on ne crache pas ainsi sur la République, c’est-à-dire sur sa personne. Voilà précisément le problème : Emmanuel Macron confond le respect dû à sa fonction, et son autorité personnelle.

Tous les enseignants le savent (et y compris l’auteur de ces lignes, que ses élèves n’appellent pas Manu) : il n’est guère difficile d’exiger de la part d’un élève de 14 ans un respect formel du règlement, et quelques politesses élémentaires. Exiger d’un collégien qu’il vous appelle « Monsieur », c’est la moindre des choses, pour la simple raison que ce jeune homme passe le plus clair de ses journées à appeler « Monsieur » (et Madame) des gens qu’il est censé suivre, écouter, et derrière lesquels il faut se ranger en rangs par deux avant de monter en classe. On peut recevoir ainsi une politesse de façade, qui n’a rien à voir avec l’autorité personnelle, mais qui découle de la fonction que l’on incarne. C’est cette politesse que le collégien en question enfreint de manière bravache, en s’en repentant quelques secondes plus tard, devant la colère du président offensé. C’est ce respect tout en façade dont les éditorialistes pleurnichards déplorent à longueur de colonnes la disparition, parce qu’à l’école comme en politique, comme chacun sait, c’était mieux avant. Mais lorsque les ministres de l’éducation nationale successifs veulent tous « restaurer l’autorité », et lorsque les responsables politiques entonnent l’air martial du combat contre les incivilités et le laxisme, ils semblent davantage parler d’eux-mêmes, et de la petite estime dans laquelle on les tient, que des personnels et des élèves dont ils ont censément la charge – de même que le chef de l’Etat qui s’énerve d’une vétille à son encontre, imité par des hordes de militants LREM qui réclament un châtiment exemplaire pour ce jeune malotru.

Emmanuel Macron, et ceux qui l’imitent, croient encore en la puissance propre des institutions qu’ils habitent (temporairement) : les ors de la République, les palais, les défilés militaires, « tout cet appareil auguste », comme disait Pascal, soutient en apparence leur autorité, et devrait leur donner un certain charisme. Les gens ordinaires ne sont pourtant plus si disposés qu’ils l’étaient à l’époque de Pascal – c’est-à-dire de l’absolutisme – à acquiescer benoîtement aux signes de grandeur, et à croire que leur souverain est une incarnation vivante de l’excellence en tous points, uniquement parce qu’il est le souverain. Il leur arrive de rire sous cape en découvrant les belles images de Paris Match. Il leur arrive de critiquer vertement la vaisselle de l’Elysée. Il leur arrive aussi d’apostropher le président qui passe tant de temps à convaincre de sa grandeur ceux qui lui tendent un micro, et qui prend autant de décisions qui témoignent de son mépris pour le commun. Depuis la baisse de 5€ des APL (« ce n’est pas grand-chose ! », dirent les exégètes du grand homme), jusqu’à l’habitude prise de se faire ouvrir, la nuit, le jardin des Tuileries pour ses promenades personnelles, tout démontre chez Monsieur le président un dédain du peuple qui ne peut guère rester contenu, et qui finit évidemment par se retourner contre lui, contre sa belle vaisselle, ses manières hautaines et ses gardes du corps qui barrent la route aux journalistes, bref, contre ses airs de monarque.

Les vieilles institutions héritées de la monarchie sont vermoulues, et elles ne soutiennent plus à elles seules l’autorité des chefs. Ceux qui l’ont compris choisissent de rapprocher leur pratique du pouvoir d’un idéal plus démocratique – à l’image  de Barack Obama, que les présentateurs de late shows appelaient Monsieur le président ou Barack indifféremment, et avec autant de respect – ou bien s’amusent du peu de considération qu’on leur porte en se moquant littéralement du monde, et en faisant de leur pouvoir politique un prolongement de leur audience sur Twitter – c’est le modèle de Donald Trump. Mais à trop réclamer un respect et une admiration qu’ils ne méritent pas, les dirigeants qui s’acharnent à sermonner des collégiens ne récolteront que des ricanements, et de la colère. Bonne chance, Manu.

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