Par Laïla Borcard et Lucie Terreros /

Le 24 février 2016, un collectif de Youtubeurs s’engage dans la lutte contre la loi El Khomri, dite « Loi travail », en diffusant une vidéo coup de poing appelant à la mobilisation. L’objectif était de créer une plateforme permettant aux citoyens de partager leurs expériences du monde du travail via le Hashtag #OnVautMieuxQueça, tant pour permettre de libérer la parole invisibilisée de milliers de travailleurs que pour donner une tournure politique et revendicatrice plus nette à leur engagement sur Youtube. Avec plus de 300 000 de vues sur Youtube et 1,5 millions sur Facebook, l’initiative contribuera à la contestation sociale qui s’étalera sur plusieurs mois, donnant naissance dans la foulée à un mouvement horizontal et démocratique : Nuit Debout. Focus sur la galaxie du Youtube politique et citoyen.

Le Web, média rebelle et inclassable, est le fruit de la rencontre entre la contre-culture américaine des années 1960 et l’esprit méritocratique de la recherche universitaire. Si l’on a beaucoup glosé sur les origines militaires d’Internet, sa structure décentralisée est surtout nourrie du code déontologique des informaticiens de l’époque. Celui-ci valorisait alors la coopération, la co-conception, la gratuité, le partage horizontal des savoirs ainsi que de l’esprit contestataire du mouvement hippie, qui entendait court-circuiter le pouvoir politique en s’exilant dans des communautés alternatives. Les principaux acteurs du Youtube politique français baignent dans cet imaginaire qui mêle vulgarisation du savoir universitaire, détournement des codes d’écritures et horizontalité.

De tous horizons sociaux et pour la plupart issus de cette fameuse génération Y, ces vidéastes forment un écosystème composite qui comporte malgré tout une invariable : la volonté de partager du savoir et des outils critiques au plus grand nombre. Chacun sa spécialité, son style et sa communauté. Usul, le pionnier, lance en 2008 une chaîne de rétrogaming sur Dailymotion puis à partir de 2010, via le site jeuxvideo.com, une chronique hebdomadaire nommée « 3615 Usul », qui utilise le jeu vidéo pour esquisser une critique marxiste de la société. En 2014, Mathieu Longatte, comédien, crée la chaîne « Bonjour Tristesse ». Chaque semaine, assis sur son canapé un verre de vin à la main, il commente l’actualité politique en « facecam » sur un ton vindicatif qui est aujourd’hui sa marque de fabrique. « Le Fil d’Actu », émission animée par Tatiana Jarzabek, détourne les codes visuels d’un JT classique pour proposer une analyse journalistique plus engagée et moins lisse que la traditionnelle « messe de 20h ». Du côté des vulgarisateurs scientifiques, on utilise la science pour aborder des sujets parfois très politiques, et polémiques. On pense par exemple à Histony qui déconstruit le discours médiatique et pointe l’utilisation de l’histoire à des fins politiques, tout en produisant en parallèle de longues séries vidéos sur la Révolution Française. Aussi, la vidéo « La sagesse de Youtube » publiée par Léo Grasset sur la Chaîne DirtyBiology est une réflexion sur le mythe de la foule ignorante et les possibilités d’émergence de l’intelligence collective.

Tout en élargissant l’espace public, le développement d’Internet a fait disparaître les Gates-Keepers, ces gardiens du temple qui sélectionnaient ce qui avait le droit d’appartenir à l’espace public et ce qui devait demeurer dans le privé, contribuant ainsi à « domestiquer » les preneurs de paroles.  Ces derniers se devaient de rentrer dans les cases que les grands médias avaient construites pour eux. Aujourd’hui, les grands médias mainstream n’ont plus de contrôle absolu sur la prise de parole publique car celle-ci se développe et se diffuse à la marge. Les réseaux sociaux court-circuitent les canaux officiels, ce qui forme une révolution à plusieurs étages. Le rapport entre producteurs d’informations et consommateurs s’est en effet transformé. Chaque vidéaste, par le biais des commentaires Youtube mais aussi de Twitter et Facebook, est en contact direct avec son public. Cette prise de parole hybride, où tout le monde peut interagir avec tout le monde, rend progressivement la barrière entre détenteur et récepteur du discours public plus poreuse. Ce désir d’expression semble faire écho aux multiples mouvements sociaux de ces dernières années : Occupy Wall Street, Les Indignés, ou même les Zadistes de Notre-Dame des Landes. Tous revendiquent une certaine horizontalité, une autonomie et le désir de construire la société par le bas.

Les journalistes professionnels qui regardaient d’abord avec méfiance ou condescendance ces nouveaux acteurs de la vie publique, les considérant comme étant susceptibles de leur faire concurrence sans même avoir leur pedigree, n’ont pas tardé à les courtiser. Cyrus North a récemment animé une série Arte, « Homo digitalisé », qui s’interroge sur les conséquences de la révolution numérique et Usul travaille désormais avec Médiapart. Car si la grande préoccupation des créateurs est cette quête de légitimité à aborder telle discipline ou telle thématique, l’irruption de ces « experts-citoyens » (expression du vidéaste Usul, employée contre la figure de l’expert médiatique lui-même) dans la sphère publique accentue la distance qui s’est creusée entre société civile et grands producteurs d’informations, de plus en plus accusés de valider et de répandre le discours des élites.

Il n’en reste pas moins que la galaxie Youtube, n’est pas exempte de critiques. Elle exacerbe aussi les violences qui gangrènent la société, faisant un effet de loupe sur le monde social. Se risquer à prendre la parole, c’est aussi s’exposer à la critique et parfois même au lynchage. L’exemple le plus frappant est sans doute celui de DanyCaligula. Cet étudiant animait une chaîne de philosophie politique jusqu’à ce qu’il publie une vidéo critiquant un autre youtubeur, connu pour ses propos agressifs à caractère explicitement sexistes et homophobes : le Raptor Dissident. La communauté de ce dernier n’a pas tardé à réagir, comme à son habitude, et à le harceler jusqu’à ce que DanyCaligula disparaisse progressivement de la plateforme. L’anonymat que peuvent conserver les commentateurs exacerbe les commentaires agressifs et haineux et légitime la diffusion de ce type d’idées sur Internet. Marion Seclin, vidéaste ouvertement engagée dans la lutte féministe, en a fait l’expérience. Une de ses vidéos sur le harcèlement de rue a déclenché ce qu’on appelle une « shitstorm » (littéralement « tempête d’étrons ») durant laquelle elle a été ensevelie par des messages d’insultes et des menaces de mort ou de viol. Comme dans la vie réelle, les femmes  vidéastes sont plus sujettes que leurs homologues masculins aux comportements haineux et agressifs, bien souvent à caractère sexuel. La question est d’ailleurs débattue au sein de la communauté de créateurs de Youtube car elle provoque un phénomène d’auto-censure, qui a d’ailleurs été décrit dans le monde social non numérique par la sociologue allemande Elizabeth Noelle-Neumann sous le nom de « spirale du silence ». Selon cette théorie, les populations minorisées, et notamment les femmes, ne se sentent pas aptes à la prise de parole ou de décision en public et laissent les autres (soit les leaders d’opinion) parler pour elles, ce qui aboutirait à une construction purement artificielle de l’opinion par les grands médias. Dans ce cadre, certains créateurs refusent de s’aventurer sur le terrain miné de la politique car ils risqueraient de crisper voire de perdre leur auditoire et de provoquer une avalanche de critiques, néfaste pour leur réputation et leur vie, d’autant que Youtube est aujourd’hui un « gagne-pain » comme les autres. L’enjeu est de taille : comment libérer la parole citoyenne et nourrir cet appétit de connaissances sans qu’elle soit rapidement noyée sous la pression et la vindicte d’une foule anonyme ? La question de la censure se pose au sein de la communauté Youtube et certaines créatrices, à l’instar de Natoo, bannissent d’emblée tous les mots injurieux de leurs commentaires. Ces phénomènes de violence en ligne prouvent qu’une parole citoyenne et horizontale ne peut se déployer pleinement sans tolérance et bienveillance de la part de tous les acteurs, vidéastes et internautes.

Mais une chose est sûre, malgré les limites et dangers de la plateforme, un nouvel écosystème médiatique a vu le jour. Les structures verticales, qu’elles soient politiques, médiatiques ou institutionnelles, devront compter, pour le temps qu’il leur reste, avec ce tumultueux et foisonnant laboratoire d’expression démocratique qu’est devenu Youtube et dont la puissance d’action ne cesse de grandir.

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