Dans le cadre de la parution de son livre « Gouvernons, de la Cinquième République à la première démocratie », Baya Bellanger, journaliste ayant réalisée de nombreux documentaires, en particulier « Nous ne sommes rien, soyons tout » sur les gilets jaunes de Commercy, a répondu à nos questions.

ANLD : Dans la première partie de votre livre, vous présentez à vos lecteurs un état des lieux de nos institutions qui semble avoir de démocratique que le nom. Selon vous quelle serait la dynamique ploutocratique la plus méconnue des citoyens ayant un impact si important qu’elle devrait être plus mise en avant. 

Baya Bellanger : Avant de répondre à cette question précise sur la ploutocratie, je pense qu’il est important de faire un état des lieux un peu de notre système politique de la Ve République et de pourquoi dans le livre je mets en évidence le fait qu’on on ne peut pas dire qu’on est en démocratie à l’heure actuelle. 

Il suffit pour ça de reprendre en fait la définition du terme démocratique du grec ancien. Demos c’est le peuple. Kratos c’est le pouvoir. Littéralement le pouvoir du peuple qu’on pourrait traduire aussi par le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple. 

De ce fait, on s’interroge sur la manière dont les citoyens gouvernent dans un système politique qui théoriquement fonctionne par un gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple, ? A priori en votant pour des élections, en particulier lors des élections présidentielles. 

Le problème est que ce président n’est élu que par une minorité de citoyens en réalité. La majorité du peuple français ne peut pas choisir le président qu’elle souhaite. En prenant l’exemple de l’élection de 2017. Emmanuel Macron n’est choisi par seulement 24 % des électeurs. C’est à dire qu’il y a 76 % des citoyens françaises qui ont clairement exprimé leur volonté pour une autre politique. Sans même parler des personnes qui ne se sont même pas déplacées pour aller voter. 

On pourrait rétorquer que le président n’a pas tous les pouvoirs, les citoyens qui n’ont pas voté pour lui ont quand même d’autres moyens de faire entendre leur avis. Effectivement, il y a les élections législatives qui suivent. Mais là encore, le scrutin uninominale majoritaire à deux tours provoque une distorsion énorme entre le choix des électeurs et le résultat de la couleur politique de l’Assemblée nationale.

Reprenons 2017. Les partis politiques soutenant Emmanuel Macron ; le MODEM et la République en marche, font 30 % des voix donc 1/3 des électeurs veulent cette politique. Ainsi, deux tiers des électeurs ne veulent pas de cette politique et l’expriment clairement. Or à l’Assemblée nationale ils obtiennent 60 % des sièges et la majorité absolue leur donnant la capacité de légiférer sans consulter l’opposition pendant 5 ans. 

Il est vrai qu’il est possible que le Président de la République soit en position de minorité au sein du Parlement. Comme c’est le cas depuis 2022. On pourrait se dire alors que les citoyens ont plus voix au chapitre et sont mieux représentés par l’opposition à l’Assemblé nationale. 

C’est vrai, mais seulement en partie puisque l’exécutif détient un super pouvoir qui s’appelle l’article 49-3 de la Constitution de 1958. Même avec une majorité de Français étant opposée à une réforme, la réforme des retraites dans le cas le plus récent, et une Assemblée nationale opposée à cette dernière, la Première Ministre a pu la faire passer grâce au 49-3 contre l’avis de la majorité des Français, contre même l’avis de l’Assemblée nationale. 

Face à toutes ces dynamiques, il est difficile de pouvoir dire que les citoyens gouvernent dans ce pays. 

Et même quand notre candidat est élu, rien ne l’oblige non seulement à tenir ses promesses, ou de mettre en place des politiques qui vont dans le sens de son engagement politique. Les citoyens n’ont aucun moyen pour l’obliger à respecter ses engagements. 

Un exemple frappant est celui de François Hollande en 2012.Lors de la campagne présidentielle, il se présenta comme l’ennemi de la Finance alors que son gouvernement mettra en pratique des réformes demandées par ces institutions financières, à l’encontre de ces engagements de campagne. Rien dans nos institutions obligent nos élus à respecter leurs engagements, voir même, leur ADN idéologique. Ce qui implique que notre vote n’est pas contraignant pour le personnel politique. 

À ce niveau-là, je ne vois pas comment on peut qualifier notre régime de démocratique. Nous sommes dans un système parlementaire semi-présidentiel, un système hybride où l’état de droit est respecté. Mais nous ne sommes pas dans une réelle démocratie dans laquelle le peuple gouverne.

Pour revenir à votre question de quelle dynamique ploutocratique méconnue devrait prendre plus d’importance aux yeux des citoyennes et citoyens, je pense qu’elle se trouve dans la surreprésentation des classes privilégiées sur les bancs de l’Assemblée nationale. Il n’y a que 7 % de députés qui soient ouvriers ou employés à l’Assemblée nationale alors que ces derniers représentent à peu près la moitié de la population française. 

Cette quasi-homogénéité sociale de l’Assemblée nationale n’est pas sans rappeler la situation que connaissait les femmes dans les années 90 où, en 1993, il n’y avait que 6 % de femmes à l’Assemblée nationale et tout le monde s’en fichait. Nous avions intégré l’idée qu’une femme n’avait pas sa place au sein du Parlement de la même manière qu’aujourd’hui nous avons intégré l’idée qu’un livreur Deliveroo ou un ou une aide-soignante n’ont pas leur place sur les bancs de l’Assemblée nationale.

Je pense ainsi qu’il faille ajouter la parité sociale à la parité homme-femme dans les instances de décision politiques et faire en sorte que la parité homme-femme aussi soit réellement respectée : aujourd’hui encore les femmes ne représentent que 36 % des élus à l’Assemblée nationale, encore loin des 50 %…

De plus, cette surreprésentation des classes supérieures cache des problématiques plus structurelles. Non seulement ils représentent 67% des élus à l’Assemblée nationale alors que les cadres ne composent que 22 % de la population française. Mais une fois qu’ils sont élus, même si les gens viennent de catégories socioprofessionnelles un peu moins privilégiés, à partir du moment où ils font partie des dirigeants de premier plan en France, par leur rémunération rejoignent automatiquement les 10 % les plus riches. Ils n’ont plus la même réalité économique que la majorité de des Français et on peut imaginer qu’assez spontanément, ils vont vouloir euh privilégier leur classe sociale au détriment de de la majorité de la population qui est composée des classes populaires moyennes. 

Même si ce n’est pas conscient, leur façon d’envisager les choses  est forcément colorée par leur expérience de vie. Ils n’ont jamais connu des fins de mois difficiles, n’ont jamais vécu dans des logements insalubres ou des logements très excentrés des centres-villes avec toutes les barrières et les désavantages socio-économiques que cela implique.

Ainsi, ce que je raconte dans le livre, c’est que la politique qui nous est proposée depuis ces 40 dernières années et qui s’est accéléré avec l’élection d’Emmanuel Macron, est une politique qui favorise les plus gros détenteurs de patrimoine et de revenus.

ANLD : Un autre grand enjeu concernant l’action du parlement est l’influence des lobbies dans le processus décisionnel. Les questions portant sur le manque de transparence sur les actions de ces mouvements ainsi que leur proximité avec les décideurs politiques, décuplant ainsi leur capacité d’influence sont au premier plan.

Baya Bellanger : Effectivement. La nature même du lobbyisme a changé au cours de ces dernières années. Autrefois les grands groupes payaient des lobbyistes pour qu’ils puissent influencer la décision publique en envoyant des amendements, des projets de loi déjà rédigés, en invitant des députés à des événements, à rejoindre des groupes de réflexion déjà acquis à la cause des entreprises en question.

Aujourd’hui, le système est encore plus pernicieux puisqu’on a au sommet de l’État des personnes qui ont, soit travaillé dans des grands groupes à des très haut niveaux, soit ont été des lobbyistes pour ces grands groupes. 

Je prends notamment l’exemple du premier quinquennat d’Emmanuel Macron qui est un cas d’école sur cette nouvelle forme de lobbyisme. Au début de ce mandat, les quatre patrons de l’exécutif sont des anciens lobbyistes ou employés de ces grands groupes :

Lui-même est un ancien associé de la banque Rothschild après avoir été énarque en ayant commencé sa carrière en tant qu’inspecteur des finances. Il commence dans le public, fait un passage dans le privé avant de revenir dans le public. 

Son Premier Ministre Édouard Philippe était lobbyiste pour AREVA un grand groupe français ayant des intérêts majeurs directement liés à la décision publique.

Il y a le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kholer qui a travaillé pour la multinationale MSC, une grande entreprise de commerce maritime avec des conflits d’intérêts lui valant d’être mis en examen aujourd’hui pour des décisions prises lorsqu’il était encore au gouvernement pour cette entreprise. 

Et finalement il y a Benoît Ribadeau-Dumas qui lui aussi a fait carrière dans le privé après avoir été dans le public avant de devenir secrétaire général de Matignon.

Ainsi, on peut vraiment se poser la question si ces gens-là travaillent réellement pour l’intérêt général ou travaillent au service de de leurs anciens employeurs, peut-être même leurs futurs employeurs en raison du phénomène des portes tournantes où les dirigeants politiques font des allers-retours dans le privé et dans le public. 

Cela nous amène à nous demander s’ils défendent l’intérêt général de manière indépendante à ces grands groupes ou est-ce qu’ils défendent l’intérêt de ces entités ? N’y a-t-il pas des conflits d’intérêts avec leurs anciens employeurs, voir avec leurs futurs employeurs, avec aussi leurs proches qu’ils continuent de fréquenter alors qu’ils sont parfois encore employés dans ces grandes entreprises. 


Un cas assez parlant est celui d’Audrey Bourolleau qui fut lobbyiste chez Vin et société. Elle fut recrutée pendant la campagne d’Emmanuel Macron pour les questions liées à l’agriculture et a ensuite fait partie du cabinet d’Emmanuel Macron une fois président. Ainsi, le lobby Vin et société a un accès direct à l’équipe du président et n’a plus besoin de payer des personnes pour essayer d’influencer les positions du gouvernement. 

Il y a aussi le cas de Marie-Anne Barbat-Layani qui pendant plusieurs années fut présidente du plus gros lobby de la finance et qui, après seulement 3 ans de fin d’exercice, période d’attente incompressible imposée par l’haute autorité pour la transparence de la vie politique, prend la tête de l’autorité des marchés financiers, l’organe régulateur des actions financières. 

Comment est-ce qu’on peut en si peu de temps se transformer du plus grand lobbyiste au plus grand régulateur de France ? Il y a un problème de conflit d’intérêt majeur et je crois qu’effectivement l’intérêt général, l’intérêt des citoyens, l’intérêt du plus grand nombre et donc la démocratie n’est pas suffisamment protégée par nos institutions en raison du manque de séparation qu’il y a entre ces grands groupes et les responsables politiques de premier plan. 

ANLD : Dans votre livre, vous prenez souvent comme exemple la démocratie suisse avec leur système de référendum local et de référendum engagés par les citoyens. Comment est-ce que nous pourrions réussir à généraliser ces processus démocratiques en France malgré la différence de culture politique qui existe entre nos deux pays et les dynamiques médiatiques et politiques qui s’opposent aux valeurs démocratiques que vous prônez ?

Baya Bellanger : Je crois qu’il y a deux mécanismes qui existent en Suisse et qu’on peut mettre en place en France, cependant, cela implique une révision de la Constitution. 

En Suisse, il suffit que 1 % du corps électoral signe une pétition pour que le gouvernement soit obligé de d’organiser un référendum pour abroger une loi si elle ne plait pas aux citoyens. 1% du corps électoral à l’échelle de la France, c’est 500 000 signatures. 

En prenant l’exemple de la réforme des retraites. Il est facile d’imaginer que, lorsqu’il y a des millions de personnes dans la rue qui manifestent, 500000 signatures auraient pu être recueillies pour demander l’abrogation de cette loi par référendum. 

Ensuite, les sondages montraient qu’il y avait entre 60 et 70 % des Français qui étaient contre cette réforme. On peut facilement imaginer que le référendum aurait donné une majorité pour l’abrogation de la loi. Et donc la réforme des retraites auraît tout simplement été abrogée par les citoyens. 

Le deuxième mécanisme qui existe pourrait être appelé référendum d’initiative citoyennes en toute matière, s’inspirant de la demande des gilets jaunes. Il suffit qu’1 % du corps électoral suisse demande qu’une loi soit validée par les citoyens pour que le gouvernement soit dans l’obligation d’organiser un référendum pour proposer cette loi. Et chez nous, 1 % ça signifie que 1 million de personnes signent une pétition pour demander l’instauration d’une loi et le gouvernement sera ensuite dans l’obligation non seulement d’organiser un référendum mais ensuite de tenir compte du résultat de ce dernier.

Par cette procédure, les Suisses viennent de se voter un 13e mois de retraite. Ça veut dire que tous les retraités vont recevoir un 13ème mois de pension afin de lutter contre l’inflation et charge leur gouvernement de trouver l’argent pour financer cette mesure. C’est le genre de prise de décision que les Suisses font dont on n’entend pas suffisamment parler dans les médias français.

ANLD : Une inquiétude qui me vient en tête par rapport à la capacité du gouvernement de respecter ou non la décision citoyenne. Le non-respect du résultat de du référendum de 2005 avec le traité de Lisbonne étant un exemple criant de cette problématique. Il y a la possibilité de la manipulation des informations disponibles aux citoyens par les médias, avec des intérêts propres.

Baya Bellanger : Justement c’est primordial pour une démocratie réelle et plus directe plus participative de sanctuariser le travail des journalistes, de garantir leur indépendance. 
 
Il va de soi que dans une nouvelle écriture d’une nouvelle Constitution plus démocratique, il y aura forcément euh la question de comment garantir un accès à une information de qualité, sourcée, vérifiée, ainsi qu’une information contradictoire.
 
C’est effectivement essentiel car si les citoyens sont amenés à décider dans des référendums ou des conventions citoyennes il faut que le secteur médiatique soit protéger des intérêts des milliardaires idéologues pour les empêcher de s’octroyer une majorité des médias privés comme c’est le cas à l’heure actuelle. 

ANLD : Lors de la lecture de votre livre, la question de la place des élus m’est venue à l’esprit. Pensez-vous que dans un nouveau modèle démocratique comme celui que vous défendez, il puisse y avoir une cohabitation entre les représentantes et les représentants et les processus de démocratie directe et ou participative ?

Baya Bellanger : Absolument. Les élus ont toutes leur place dans un nouveau régime politique démocratique. Je prends tout simplement l’exemple suisse. Il y a des ministres, il y a des députés qui sont élus et qui cohabitent parfaitement bien avec les mécanismes de démocratie directe qu’on connaît en Suisse comme ce qu’on appellerait nous ici les référendums d’initiative citoyennes. 
 
Pour moi, il y n’y a pas du tout de d’antagonisme ou d’impossibilité de cohabitation entre ces différentes légitimités démocratiques. En revanche, je pense que les élus devraient être plus représentatifs de la population française avec cette idée de parité sociale. Mieux représenter aussi le peuple d’un point de vue idéologique, avec pourquoi pas une assemblée nationale élue à la proportionnelle, et non plus par ce système de scrutin majoritaire uninominale à deux tours donnant une prime au parti arrivé en tête lui permettant d’imposer sa loi aux autres partis d’opposition. Il y a un manque là de discussion, de construction, d’élaboration collective, avec un gagnant et des perdant, ne laissant aucune place aux compromis. 
 
Je trouve que ce n’est pas très mature comme façon d’envisager la politique. En Suisse, le gouvernement est représenté par sept ministres qui sont issus des quatre principaux partis politiques. Il n’y a pas un gagnant et des perdants. La majorité de la population est représentée et tout le monde est à la table des discussions obligeant les politiques à développer une autre manière de faire qui n’est pas basée sur le débat et le clash stérile mais plutôt des discussions qui sont constructives, fertiles et je pense c’est une manière plus intelligente d’envisager la politique. C’est une première chose d’être mieux représenté, mieux discuter entre différents partis politiques, arriver à quelque chose de plus constructif et de plus mature.
 
L’autre aspect qui me semble très important, c’est que les élus soient plus contrôlés par les citoyens. On peut imaginer de mettre en place des mandats révocables. Cela existe dans certains cantons suisses. Cela existe dans certains états aux États-Unis, au Venezuela, en Équateur. Dans ces systèmes les citoyens peuvent faire démissionner un élu qui ne respecte pas son ADN politique.

ANLD : Vous parlez de culture et de maturité dans la pratique de la politique mais quand tout le système politique est axé pour assurer une majorité absolue cela peut être difficile de changer les comportements des acteurs vers des processus de décision plus coopératifs contrairement à ce que l’on observe généralement. 

Baya Bellanger : Je pense clairement que la culture politique découle aussi de nos institutions. Les règles du jeu telles qu’elles sont dictées favorisent un certain type de personnalité et un certain type de pratique. Ces personnes-là sont les plus clivantes,  elles pratiquent le plus la division et ont le plus de chances de se distinguer des autres, pour finalement gagner l’élection et  imposer leur point de vue à tous les autres sans prendre en compte ce que pense l’opposition qui est en réalité la majorité de la population française.

ANLD : Il y a un terme qui n’apparaît pas à un seul moment dans votre livre. C’est le terme de l’extrême droite. Vous vous demandez à plusieurs reprises comment un processus réellement démocratique permettrait de dépasser les clivages gauches, droites et centre. Mais qu’en est-il des personnes qui défendent des valeurs qui sont antidémocratiques mais qui sont soutenues par un tiers de l’électorat contemporain ?

Baya Bellanger : Je vais commencer par vous dire que je ne suis pas du tout d’accord avec votre analyse. Pour moi, on ne peut pas dire qu’un tiers des citoyennes et citoyens, donc les électeurs du Rassemblement national, prônent des valeurs antidémocratiques. J’ai suivi pendant 1 an et demi les gilets jaunes à travers un documentaire que j’ai fait qui s’appelle « Nous ne sommes rien, soyons tous » pour France 3. J’ai pu observer, sur les ronds-points, qu’il y avait autant d’électeurs du Rassemblement national que dans la population française, à peu près un tiers. Ces électeurs-là du RN étaient farouchement en faveur du référendum d’initiative citoyenne, un mécanisme extrêmement démocratique et il prônaient au contraire des valeurs extrêmement démocratiques. 
 
Je ne pense pas qu’on puisse faire l’amalgame entre certains militants ou responsables du Rassemblement national qui ont une envie de quelque chose de plus autoritaire avec effectivement le culte du chef, une volonté d’avoir un pouvoir exécutif encore plus fort et moins de discussions avec l’ensemble de la société française. On ne peut pas dire que tous les électeurs du RN sont favorables à ça. Il y en a qui sont, au contraire, favorables à beaucoup plus de démocratie, beaucoup plus de démocratie directe et ils l’ont montré notamment en participant au même titre que les autres au mouvement des gilets jaunes. 
 
Je rajouterai que dans ce mouvement, il y avait autant d’électeurs du RN que d’électeurs de la France insoumise que d’abstentionnistes, une vraie représentation de la population globale et finalement tous ces gens-là réunis ensemble, quelles ont été leurs revendications ? 
 
Elles ont été de trois ordres. Justice sociale, justice fiscale et plus de démocratie. Ils ont eu l’intelligence de se rassembler sur les sujets pour lesquels ils étaient d’accord et de ne pas évoquer les sujets qui auraient pu les cliver. Je pense à l’identité, à l’immigration, à la religion. Ce sont des sujets qui n’ont même pas été abordés. Ils ne font pas partie des revendications des gilets jaunes. Ils ont eu cette intelligence-là de se dire : on va se mettre d’accord sur ce qui nous rassemble et on va laisser de côté ce qui nous divise parce que on a trois priorités : plus de justice sociale, plus de justice fiscale et plus de démocratie. 
 
En appliquant ça à ce changement institutionnel démocratique, on peut rassembler très largement des gens de toute sensibilité politique autour de cette question : qu’est-ce qu’on veut au préalable ? Au préalable, on veut avoir plus de pouvoir.
 
La démocratie c’est la mère de toutes les batailles parce que tant que nous n’aurons pas de pouvoir, nous n’aurons pas d’influence sur les décisions. Cela dépasse tous les clivages politiques. Tous les citoyens se sentent autant impuissants qu’ils soient plus intéressés par les questions sociales que par des questions de sécurité, ou des questions d’environnement. 
 
Quel que soit le combat que vous menez ou les rêves auxquels vous aspirez, vous êtes à un moment donné coincé par ce système politique qui ne vous donne pas les moyens d’influencer la décision publique. Revenant sur la réforme des retraites, 60 à 70 % de la population était contre et pourtant on nous l’a imposée.
 
Il y a un préalable qui je pense peut raisonner avec toutes les sensibilités politiques, c’est la nécessiter de donner le pouvoir aux citoyens. Et en chemin, on apprendra à discuter ensemble de manière plus constructive. On apprendra à voir aussi le point de vue de l’autre, à le prendre en compte et à pouvoir trouver des solutions qui conviennent au plus grand nombre.
 
D’un point de vue personnel, je ne fais pas confiance au Rassemblement National pour mettre en place plus de démocratie directe et plus de démocratie participative d’une manière sincère s’ils gagnaient les élections. Mais je ne fais pas non plus confiance aux autres partis politiques pour le faire. 
 
Je pense que l’on ne peut faire confiance à aucun parti politique aujourd’hui pour mettre en place le référendum d’initiative citoyenne d’une manière réellement sincère et effective. On va nous proposer le Référendum d’Initiative Partagée (RIP) qui existe déjà mais qui est en réalité inapplicable, un simulacre de processus de démocratie participative. C’est toujours facile de prôner la démocratie directe en la dévoyant avec des mécanismes qui empêchent son utilisation effective. 
 
Seul un parti politique qui aurait pour seule mission de démocratiser la vie politique française pourraient me donner confiance pour leur donner le pouvoir afin qu’ils puissent changer la Constitution afin de créer une nouvelle démocratie, puis que ces élus démissionnent une fois cette tâche accomplie. Mais je ne suis pas sûrs que beaucoup de partis politiques soient prêts à faire cela. 

ANLD : Parlons maintenant de votre mouvement Gouvernons. Dans la dernière partie de votre livre vous présentez l’éventuelle forme que ce mouvement pourrait adopter. Comment imaginez-vous ce dernier émerger sur la scène politique nationale et comment est-ce qu’il pourrait interagir avec des mouvements qui défendent des ambitions similaires comme À nous la démocratie ?

Baya Bellanger : Je n’en n’ai pas la certitude mais je pense qu’il y a une attente, une soif de plus de démocratie de la part des citoyens. J’imagine qu’ils attendent aussi un parti qui fonctionne de cette manière-là. La manière dont nous espérons essaimer à travers toute la France c’est tout simplement en créant des sections partout où c’est possible dans les quartiers, dans les villages, dans les villes. Partout où il y aura suffisamment de personnes qui seront intéressées par notre projet. Un fonctionnement à l’envers du fonctionnement des partis politiques traditionnels.
 
Dans la plupart des partis politiques contemporains, il y a un chef ou au mieux un bureau élu qui décide pour les autres et puis les membres exécutent. Nous, on renverse ce fonctionnement là en disant que tous les membres qui ont le pouvoir collectivement. Lorsqu’il y a des postes à responsabilité dans le parti, les gens ne sont pas élus mais tirés au sort puis formés pour pouvoir gérer les tâches qui leur incombent. Ça c’est le premier point qui me semble vraiment déterminant. Si l’on pense que la démocratie directe et participative et le meilleur système politique possible, alors on se l’applique d’abord à soi-même.
 
Le mouvement « Gouvernons » est un une sorte de laboratoire d’expérimentation car nous proposons un système de fonctionnement de codécision dont nous n’avons pas l’habitude dans notre culture politique. Depuis qu’on est tout petit, on a plutôt l’habitude d’obéir. On obéit à nos parents puis on obéit aux profs à l’école. Dans l’entreprise, on obéit aux patrons et quand on est citoyen, on obéit à des lois qui ont été écrites par d’autres que nous. On a cette habitude finalement d’obéissance. Et quand on nous dit, vous devez codécider ensemble, on se sent un peu perdu. 
 
On a plutôt le réflexe de dire « On va voter pour un petit groupe qui vont décider et puis on pourra les critiquer sans avoir nous-même pris la responsabilité d’agir. » Nous, on va essayer de décider ensemble à égalité et pour ça on a créé un parcours de formation pour tous les futurs membres pour qu’ils puissent en fait s’entraîner à codécider à égalité. Ça c’est aussi quelque chose qui est extrêmement différent par rapport aux autres partis politiques traditionnels. 
 
Un autre point que nous avons tous vécus, c’est extrêmement agaçant, extrêmement énervant, que ce soit en politique, dans le milieu associatif ou euh dans le milieu de l’entreprise, des chefs ou des personnes qui monopolisent la parole pendant les réunions et qui empêchent finalement euh les autres de parler. 
 
Nous avons mis en place un système dans nos réunions avec un animateur ou une animatrice formée pour s’assurer que tout le monde puisse avoir un accès égal à la prise de parole, permettant des discussions vraiment inclusives car tout le monde, même les gens qui craignent de prendre la parole en public, peut exprimer son opinion, car en démocratie, une opinion qui n’est pas exprimée n’existe tout simplement pas. 
 
Le dernier point qui nous différencie je pense vraiment de de tous les autres partis politiques et qui me fait penser que nous pouvons peut répondre à une attente de la part de la population c’est notre mise en avant volontaire des classes populaires dans les postes de décision et des candidats.
 
Ça été très bien montré par un sociologue qui s’appelle Raphaël Chalier qui a écrit un livre qui s’appelle « Simple militant : comment les partis politiques démobilisent les classes populaires » Comment dans les partis politiques, même ceux qui se prétendent s’adresser au peuple, il y a un écrémage social entre le simple militant et le cadre et le candidat qui fait que les classes populaires restent cantonnées au rôle de simple militant et accède très difficilement au rôle de cadre de parti et au rôle de candidat. Ce qui explique pourquoi nous avons une Assemblée nationale où il n’y a que 7 % d’ouvriers d’employés. 
 
Ce n’est pas forcément voulu, mais il y a ces mécanismes sociologiques d’écrémage se fondant sur des déterminismes sociaux qui sont invisibilisés par les partis politiques qui ne mettent rien en place pour empêcher cette reproduction sociale maintenant les classes populaires en bas de l’échelle social. 
 
La réponse que nous avançons, c’est de réserve toutes nos places de candidats aux personnes des classes populaires.
 
Avec toutes ses propositions en décalage avec les partis traditionnels, nous essayons d’apporter quelque chose de nouveau dans l’offre politique qui répondrait peut-être aux attentes des citoyens. À travers une cohérence entre ce que l’on prône et la manière dont nous fonctionnons. 
 
Pour ce qui est des alliances avec d’autres partis adoptant des formes plus traditionnelles de fonctionnement, c’est écrit noir sur blanc dans nos statuts. On ne peut s’allier à des partis politiques qui ont une sensibilité politique définie, qu’elle soit de gauche, de droite ou autre puisque nous dans notre mouvement a vocation à accueillir toutes les sensibilités. En revanche, on a vocation à s’allier avec des partis politiques ou des listes citoyennes qui ont comme ambition et programme de démocratiser la vie politique française. Ce qui fait que, par son projet politique, nous avons vocation de nous lier avec À Nous La Démocratie.

ANLD : Un dernier mot pour conclure cet entretien ? 

Baya Bellanger : Comme je l’ai déjà dit, la démocratie est la mère de toutes les batailles. Nous n’obtiendrons rien tant que nous n’aurons pas pris le pouvoir. J’encourage ainsi tous celles et ceux qui veulent agir de rejoindre toutes les associations, toutes les organisations, tous les partis politiques qui vont dans le sens d’une plus grande démocratisation de de notre pays. Que ce soit « Gouvernons » ou « À Nous La Démocratie », ou une autre entité qui serait la plus proche de chez eux. 
 
Je dirais aussi qu’il faut interroger le fonctionnement démocratique de toutes les institutions, de toutes les organisations, de toutes les associations dans lesquelles vous êtes. À chaque fois, posez-vous la question : qui décide ? Comment les gens décident et qui a décidé de comment on décide ? Où est le pouvoir, comment s’articule-t-il ? C’est à travers ces interrogations que nous pouvons essayer d’instaurer là où vous pouvez, partout où vous pouvez, plus de démocratie pour assurer que votre voix soit plus entendue partout où vous agissiez. 

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