Poursuite de nos entretiens avec des membres et des sympathisants d’À nous la démocratie (ANLD) par un retour sur la campagne des municipales de mars dernier et une réflexion sur la démocratie en banlieue. Adhal, candidat ANLD en 3ème position sur la liste Réussir Sarcelles Ensemble, évoque sa récente expérience électorale à Sarcelles. Originaire du quartier des Rosiers, il est viscéralement attaché à la commune qui l’a vu grandir et milite depuis plusieurs années pour y insuffler un renouveau démocratique


Peux-tu nous faire un retour d’expérience sur la campagne à Sarcelles ?

Une campagne électorale ne peut pas faire l’économie du porte-à-porte si elle veut être réussie. Et cela est encore plus vrai en banlieue, en particulier dans les quartiers populaires où les gens se sentent délaissés. Depuis bien longtemps, je pense qu’il faut aller à la rencontre de ces gens. C’est à dire se déplacer, frapper à leur porte et leur parler. C’est ce qui fonctionne le mieux car la majorité des gens ne lit pas les professions de foi : elle préfère qu’on aille à leur rencontre pour parler de leurs problèmes même si on ne leur apporte pas une solution toute faite. Ce qui prime, c’est le dialogue et la prise en considération de leur existence : une écoute bienveillante et humaine est primordiale. Malheureusement beaucoup de ces gens ont été trop habitués à obtenir des choses contre leur voix alors qu’il y en a d’autres qui sont complètement oubliés, même de ceux qui ont l’habitude de leur faire des promesses. Un comble ou plutôt un système clientéliste qui démontre ses limites démocratiques et connaîtra, je l’espère, ses dernière heures dans les années à venir. Peut-être une condition sine qua non pour lutter contre l’abstention.

Je suis allé voir ces citoyennes et citoyens, surtout dans des quartiers que je connaissais bien. Au niveau local, c’est très important pour ne pas avoir l’air d’être un parachuté, d’autant plus que nous avions proposé de lutter contre le parachutage dans le manifeste d’À nous la démocratie. Le fait d’être connu dans un quartier permet de créer du lien et de rassurer les gens. Mais ce n’est pas gagné pour autant ! Il faut quand même taper à leur porte pour les écouter et expliquer sa démarche démocratique, son projet pour la Ville. Les professions de foi, les tracts ne servent à rien s’ils ne sont pas accompagnés d’explications. Quant aux réunions de quartier, telles qu’on a pu les faire, ne touchent pas un grand nombre de personnes. Il vaut mieux organiser des réunions du type agora, c’est à dire des rencontres mobiles. On choisit un endroit : un lieu de vie ou de passage dans un quartier pour y planter un fanion, poser une table et proposer du café ou du thé pour permettre aux habitant.e.s de s’exprimer là où ils sont ! Ce n’est pas à eux de venir vers nous, c’est à nous de venir vers eux ! Reste ensuite à créer les conditions d’une expression libre dans la convivialité même si les gens ne sont pas tous d’accord avec nos idées. C’est une stratégie que j’avais préconisée mais elle n’a pas été retenue. L’équipe préférant les réunions de quartier. À mon sens, ces réunions sont de la pure communication vis-à-vis des autres candidats et ne drainent pas grand monde. Il faut en faire lorsque l’on est déjà installé, avant c’est un peu compliqué.


Comment fonder des vraies institutions démocratiques en banlieue ?

En banlieue, il faut savoir qu’il y a des taux d’abstentions record, surtout en ce qui concerne les élections législatives ou européennes. On dépasse les 70% à Sarcelles. C’est énorme ! Habituellement, ses habitant.e.s se désintéressent de la politique. La politique leur semble être un gros mot. Les gens sont déçus par des promesses non tenues qui se répètent à chaque nouveau scrutin. Je suis le premier à les comprendre. À leur décharge, je crois que la démocratie est trop intellectualisée et beaucoup ne se rendent pas compte de la capacité des politiques à changer les choses. Pour cela, il faudrait ajouter de la pédagogie. C’est pourquoi, je veux être un facilitateur de la démocratie en banlieue, pas du tout un moralisateur. Je veux leur donner les moyens de comprendre pour bien agir en commençant par leur dire que des moyens existent déjà.

Par exemple, si un jeune, au chômage ou en fin d’études, me demande un travail ou un logement, je commencerais par l’orienter vers les personnes compétentes. Pour cela, il faudrait disposer de centres d’information jeunesse et de services dédiés à la mairie qui les informeraient. J’ai constaté que la base, que sont les dispositifs et les circuits existants n’est pas connue. Sinon, typiquement, des cours d’éducation à la démocratie pourraient être mis en place pour expliquer aux citoyenn.e.s comment tout fonctionne (la République, les institutions, les droits et devoirs…), et comment se prennent les décisions. Je proposerais également des cours de prise de parole en public dès la primaire pour que nos jeunes n’aient pas peur de s’exprimer et soient assertifs en toutes circonstances.

Pour réveiller les gens, en leur faisant prendre conscience qu’ils peuvent agir, je les inviterais à se regrouper comme on le faisait à l’époque athénienne. Ils peuvent très bien se regrouper par quartiers et aller voir le maire avec leur cahier de doléances qui expose leurs besoins. On va devoir sortir de l’individualisme pour proposer collectivement des pistes d’amélioration du vivre-ensemble.

Souvent en banlieue, les habitant.e.s identifient par défaut un référent dans le quartier qui ne les représente pas forcément. Il est identifié comme tel parce qu’il connaît du monde mais cela ne veut pas dire qu’il est représentatif. Ce référent sert plutôt de courroie de transmission pour les municipalités en place. Il est souvent installé par la gouvernance locale ou même imposé. C’est une mauvaise façon de fonctionner : servirait-il à acheter la paix sociale dans le quartier? Il faudrait plutôt sonder les gens dans les quartiers pour avoir des personnes réellement représentatives et investies.

Les conseils de quartier existent mais il y a une dérive qui en fait simplement des chambres d’enregistrement où l’écoute n’est pas suivie d’actions. Il faudrait donc munir ces conseils de quartier d’un budget et d’un vrai protocole de prise de décisions.


Tu as récemment publié un texte révolté sur le traitement des banlieues populaires pendant le Covid-19. Est-ce qu’elles te paraissent délaissées, en marge de la démocratie ?

Ce qui importe aujourd’hui aux gouvernants, ce sont les voix des électeurs. C’est pourquoi, ils s’intéressent de plus en plus aux quartiers. Je pense qu’ils veulent avoir de la visibilité et asseoir leur position dans les quartiers populaires, c’est-à-dire là où ils n’en ont pas. Les grands partis, dont la politique a longtemps été d’essayer de conforter leur position dans les banlieues, s’essaient désormais à d’autres schémas de fidélisation. Ainsi, le gouvernement cherche tout prix à toucher les jeunes, notamment les futurs talents des quartiers populaires en leur disant qu’il va développer une politique inclusive qui met l’accent sur les résultats et le processus, à l’inverse d’une politique d’inclusion qui met l’accent sur l’intention d’inclure un élément dans un ensemble. Autrement dit, on arrêterait d’être hypocrites. Le terme d’inclusion sociale devient alors un mot à la mode et concernerait les secteurs économiques, sociaux, culturels et politiques de la société. L’essentiel est qu’il le fasse. Je n’ai pas le recul pour dire que ce qu’ils ont promis aura des résultats positifs ou pas. Par contre, je peux affirmer que ce qu’ont fait les grands partis par le passé est une catastrophe.

En revanche, ce qu’a fait Chirac avec le plan Borloo des banlieues en 2005 était génial. Dans ce cas précis, il n’y avait pas d’intérêt politique particulier mais plutôt une volonté – subie – de rééquilibrer le niveau entre les banlieues et les villes. Après les émeutes de l’automne 2005, le président de la République a mis en place le plan Borloo pour rénover les quartiers à coups de milliards. Clichy-sous-Bois, par exemple, est aujourd’hui méconnaissable. L’amélioration du cadre de vie ne règle pas tous les problèmes sociaux des banlieues mais c’est déjà un bon début et l’Agence nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU) finance maintenant les projets de réhabilitation. À l’époque, j’effectuais un diplôme d’études approfondies – un master 2 de recherche – en sciences politiques et m’intéressais aux minorités visibles à la télévision. Je pense que Chirac avait une vision démocratique en se focalisant sur l’égalité des chances et en s’attaquant à la question de la représentation – en réformant le secteur de l’audiovisuel – parce qu’en banlieue il y a une vraie inégalité des chances.

Des collèges se retrouvent sans enseignants, avec très peu de ressources humaines pour un public scolaire parfois difficile. Je me souviens notamment d’un article de Marianne écrit en 2018 à la suite de la publication des résultats de l’étude du Conseil national d’évaluation des politiques scolaires qui mettaient en lumière les inégalités de moyens entre les collèges. Le collège dans lequel j’étais il y a trente ans était un bon collège, ça ne l’est plus aujourd’hui. Mon lycée était un des meilleurs lycées d’Île-de-France quand j’ai eu mon bac en 1997 et cela s’est dégradé, il reste correct mais il n’a plus le niveau d’antan. À l’époque, il y avait une mixité sociale qui permettait d’avoir des enseignants heureux d’être là. On considère désormais que c’est une sorte de punition de début de parcours que d’être envoyés dans les quartiers. À un moment, il y avait une telle pénurie d’enseignants dans le 93 que le concours était donné haut la main.


Tu aimes citer l’exemple du quartier des Rosiers où tu as grandi à Sarcelles. À tes yeux, quelle est l’importance du vivre-ensemble dans une démocratie ?

Le vivre-ensemble est primordial car cela veut dire vivre avec les autres : comment je respecte les autres, comment je me mets à leur niveau pour les comprendre et comment nous pouvons agir ensemble. C’est aussi une façon de comprendre les différentes cultures et les différentes façons de vivre, qu’elles soient culturelles, cultuelles ou spirituelles. Alors qu’on est aujourd’hui dans une société de méfiance, il faut réussir à aller vers de l’ouverture. La démocratie, c’est de l’ouverture : je dois prendre en compte la façon de vivre de l’autre et je n’y arriverai pas si je ne comprends pas ce mode de vie.

Aux Rosiers par exemple, il y a de moins de moins de vivre-ensemble car beaucoup de familles sont parties et ces rotations consécutives font que le vivre-ensemble s’amoindrit, même s’il reste vif. Les gens grandissent, certains font des études et vont voir ailleurs. Lorsque j’y habitais, les jeunes de mon quartier pensaient qu’il n’y avait que le quartier qui existait et ne connaissaient pas l’extérieur du quartier, ou de la ville, alors qu’il fallait justement sortir pour pouvoir apprendre. Quand j’étais animateur et directeur de centre de loisirs à Sarcelles, la façon de travailler dans les centres de loisirs m’apparaissait comme une norme immuable. C’est parce que j’ai occupé les même fonctions en région Provence-Alpes-Côte-d’Azur que j’ai compris que ce n’était pas forcément la bonne stratégie éducative. Le vivre-ensemble c’est bien mais celui-ci doit aussi être tourné vers l’extérieur. Aller à la fac, côtoyer les plus prestigieuses écoles ou même poursuivre des études courtes permet par exemple de vivre avec des jeunes qui ne sont pas de son quartier, qui ne s’habillent pas pareil, qui n’écoutent pas la même musique, qui n’ont pas le même mode de vie. Au début de mes études supérieures, après ma classe prépa HEC, en première année d’École de commerce, j’avais sympathisé avec un autre jeune venant également d’un quartier populaire, un garçon intelligent. Mais il ne jurait que par son survêtement qu’il portait partout même lors de ses entretiens de recrutement de stage. Oui, il existe plusieurs France, et nos jeunes de banlieue doivent pouvoir connaître les codes de cette France pour comprendre chaque grille de lecture qu’il rencontrera dans sa vie professionnelle comme personnelle. Ses choix devront donc être assumés en connaissance de cause. C’est pourquoi, la mobilité pour les habitants des banlieues est nécessaire. Il ne faut pas que ce soit un huis clos sinon cela s’appelle la communautarisation et on finit par ne vivre qu’entre nous.


Un récent article de Paris Match sur Pantin montre encore la condescendance, parfois inconsciente, avec laquelle sont souvent traitées nos banlieues. Est-ce que la démocratie ne s’emporterait pas mieux à tes yeux si la voix des acteurs locaux, qui connaissent le terrain, était mieux entendue et servait réellement à l’élaboration de politiques qui ne soient pas l’œuvre de professionnels de la politique hors-sol ?

J’abonde dans ce sens et fais le parallèle avec ce qui s’est passé en 2005. Beaucoup de journalistes états-uniens, employés par des grandes chaînes télévisées, sont venus couvrir les émeutes et rentraient chez eux en stigmatisant la banlieue comme si celle-ci était devenue une zone de guerre. C’est d’ailleurs de là que le terme de « no go zone » s’est développé. Ils finissaient même par l’appliquer dans certains quartiers de Paris comme la Goutte-d’Or.

Dans ce cas, on est dans l’imaginaire, dans une sorte de fantasme malsain, puisque les gens ne connaissent pas. Ces lubies se basent sur la méconnaissance de certains professionnels de l’information qui ne respectent pas la déontologie de leur profession qui leur intime de vérifier leurs informations et non de se fier à des rumeurs. Un ami à moi avait lancé une agence AFP de quartier pour que des dépêches puissent partir des quartiers lorsqu’il y avait des événements afin d’informer le grand public. On va nous objecter le fait qu’il y a d’autres canards mais malheureusement, le problème est qu’il y a souvent une connivence des journalistes avec le monde politique et qu’on peut se poser des questions quant à l’indépendance et aux choix des sujets. Je le sais car on devait publier un portrait de moi dans Le Parisien et on ne m’a pas demandé quelles décisions j’aurais prises si j’avais été maire, contrairement à d’autres candidats. De deux heures d’entretien sont ressorties cinq lignes. Quand il s’agissait de poser des questions aux candidats officiellement déclarés dans la presse – Haddad, Pupponi par exemple – on n’est pas venu me demander mon avis alors qu’eux oui.

Je pense que les acteurs locaux sont importants à partir du moment où ils sont désintéressés. Beaucoup d’associations sont subventionnées par la mairie : c’est le chien qui se mord la queue puisque si elles ne sont pas en accord avec la politique de la mairie, leur budget pourrait en prendre un coup. Il me semble qu’il faut à la fois intégrer les citoyens, les acteurs de la politique et le tissu local associatif. Et surtout intégrer plus globalement les autres acteurs en dehors de la ville issus d’associations et d’organisations non gouvernementales pour les consulter. Il s’agit de travailler ensemble et que ce ne soit pas uniquement le maire qui décide. Tout n’est pas abandonné, il faut demander aux citoyens qui sont concernés, aux associations environnementales qui s’y intéressent de loin, aux autres associations, parler avec les acteurs de l’emploi, etc. Bref, à tout le monde. Ensuite, s’il y a besoin de prendre une décision validée par l’ensemble de la population, le référendum est un outil judicieux. Il existe aussi un référendum communal qui a par exemple été utilisé à Sarcelles pour demander aux citoyens si les fonctionnaires de police pouvaient porter des armes en service. Cela a été fait très rapidement en deux semaines, le maire de l’époque voulait qu’ils se dotent d’une arme et a donc fait en sorte d’organiser cela pendant une période de vacances où les conditions optimales pour que la parole citoyenne s’exprime n’étaient pas réunies. L’abstention a été massive et le maire a obtenu ce qu’il voulait.


Photo de Mr Xerty sur Unsplash.

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